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La télévision : école de la prostitution ?

de Jean-Jacques Delfour, paru dans Les Cahiers du Cinéma, n° 596, décembre 2004, p. 67-68.

mercredi 22 mars 2006

Extrait :

« Ce que nous vendons à [...], c’est du temps de cerveau humain disponible » (1) . Ce qui fait scandale, dans la dernière contribution de Patrick Le Lay, président de TF1, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité, est le mélange de mensonge et de vérité. Mais il faut aussi lui savoir gré d’entrebâiller un accès à la conscience d’une crise beaucoup plus grave.

Le président de TF1 se présente lui-même comme marchand de « temps de cerveau humain », une sorte d’attention très réceptive. À vrai dire, ce qu’il prétend collecter au moyen des « pompes » télévisuelles est immatériel, insusceptible d’être quantifié et très volatil ; la scientificité des mesures d’audience est largement factice. Aussi appâté soit-il par les leurres télévisuels (les programmes « divertissants »), cet accueil réceptif peut très bien se détacher en un seul instant des objets proposés ; les téléspectateurs ne sont pas aussi idiots. La réelle disponibilité de ce « temps de cerveau humain » est donc une probabilité invérifiable. C’est cette chimère-là que le président de TF1 vend à prix d’or aux annonceurs. Son discours n’est rien d’autre que de la publicité, sinon mensongère fort présomptueuse, visant surtout à ferrer les annonceurs.

Un scandale plus embarrassant est qu’il manifeste une idéologie ignoble - dont il n’a pas le monopole : considérer les téléspectateurs comme une marchandise. À travers « la vente de l’audience de masse », tout se passe comme si la direction de la chaîne de télévision prostituait ses téléspectateurs à des industriels. Or, ces émissions destinées à « préparer », à appâter, le téléspectateur, sont de plus en plus souvent de la « télé-réalité », qui n’est rien d’autre qu’une mise en scène prostitutionnelle de l’intime. Le téléspectateur est à la croisée de deux prostitutions. Dans l’une, il est la marchandise prostituée, sans tout à fait le savoir ; dans l’autre, il est le consommateur d’une prostitution scopique, sans tout à fait le vouloir.

Dans l’apparente banalité de la définition - confirmée récemment - du « métier » de TF1, qui concerne les autres chaînes privées mais aussi les publiques, se trouve formulée la dernière conquête du capitalisme immatériel : la pensée intime considérée comme une marchandise dont le commerce suppose une sorte de consentement mi-donné, mi-extorqué, une prostitution. "

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