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Développement, capitalisme, croissance : Jean Cornil et Yvan Mayeur interrogent le Parti Socialiste de l’intérieur

vendredi 28 août 2009

Voilà une initiative à saluer. Lancer le débat, questionner de l’intérieur l’idéologie du Parti Socialiste, interroger sa doctrine concernant le développement, le capitalisme, la croissance. C’est ce qu’ont fait Jean Cornil et Yvan Mayeur en adressant une note de 6 pages à Elio Di Rupo, le pressant d’ouvrir « une profonde réflexion doctrinale », et d’organiser une « réforme de la ligne politique » du parti (Voir : « Mayeur et Cornil secouent le PS, Le Soir, 26 août 2009).

Voilà qui est heureux pour créer les conditions d’émergence d’un débat public sur le dogme mortifère de « la croissance », et l’impérieuse nécessité de la Décroissance de la consommation, car tant que les grandes formations politiques continueront toutes ensembles à nier le caractère insoutenable de « la croissance » et à s’échiner sans relâche à précipiter la crise en prétendant la conjurer, les solutions et les alternatives resteront hors de portée.

Il faut un grand chambardement culturel, un profond changement social, une réorganisation radicale de la société dans son ensemble pour faire face aux défis d’aujourd’hui et de demain.

En tant qu’association politiquement libre et affiliée à aucun parti politique, œuvrant pour libérer l’espace public de la publicité commerciale, pour la décroissance de la consommation, Respire est depuis le début de ses activités confrontée à l’inertie intellectuelle, morale et politique des 4 « grands partis » : en matière de pub - incitation à la consumation des esprits et du monde - les pouvoirs publics ne jouent pas leur rôle, ne font même pas appliquer la loi en vigueur, très souvent bafouée. Les pouvoirs publics sont pilotés par les partis politiques, faut-il le préciser, eux-mêmes volontairement soumis pieds et poings liés au dogme de « la croissance ».

Première chose à faire donc, pour les partis politiques et plus largement pour tous les acteurs de la société dans son ensemble : ouvrir des pistes et lancer le débat en questionnant frontalement les mythes développementistes d’aujourd’hui.
C’est ce à quoi s’attache l’appel dont il est ici question et c’est ce en quoi il est remarquable.
Espérons qu’il sera entendu.

Vous trouverez ci-dessous le texte des deux députés, reproduit avec l’aimable autorisation des auteurs.

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Pour un socialisme démocratique et écologique par un autre modèle de développement.

IL FAUT CHANGER LE MONDE

Le monde de ce début de 21e siècle est à la croisée des chemins :
- la crise écologique s’approfondit et le retour à un équilibre de la biosphère est définitivement exclu si nous ne modifions pas radicalement nos modes de vie ;
- la crise financière la plus importante du système capitaliste s’est transformée en crise économique mondiale qui menace les acquis du progrès social chez nous et les espérances d’amélioration des conditions de vie des travailleurs et des peuples partout sur la planète ;
- les inégalités se développent à l’intérieur des sociétés riches, menaçant la paix sociale, et les inégalités se creusent aussi entre les régions les plus développées du monde et celles qui n’accèdent pas à ce développement, accentuant les conflits existants et les risques de guerres mondiales.

UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE

Pour sortir les peuples de la pauvreté et de la misère, des luttes sociales et des transformations politiques ont permis la création chez nous des systèmes de protection sociale et du partage de la richesse.

Aujourd’hui, ces enjeux restent essentiels dans la région qui les a vus naître, l’Europe, mais sont déterminants dans les régions du monde qui accusent un retard social important comme l’Amérique du Nord ou dans les régions en développement comme l’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique.

Le modèle de développement économique qui a permis le bien être en Europe et en Amérique du nord et au Japon est cependant fondé sur de grandes inégalités, sur une exploitation des richesses des pays du sud et sur une économie du gaspillage des ressources naturelles et de destruction des écosystèmes.
Ce modèle de développement conduit l’ensemble de la planète à la catastrophe. Il doit donc être abandonné au profit d’une autre économie mondiale, d’un autre paradigme de développement.

PAR UN AUTRE MODELE DE DEVELOPPEMENT

Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.

C’est la définition que donne le rapport de Gro Harlem Brundtland la présidente de la commission mondiale des Nations Unies sur l’environnement et le développement.
Par cette définition se pose donc en premier lieu la question des besoins du présent.
Les peuples du monde doivent avoir le droit d’atteindre un niveau de développement qui autorise une qualité d’épanouissement personnel, un développement culturel et social émancipateur des individus, un partage des richesses plus égalitaire, un bien être et une santé qui autorisent une espérance de vie plus longue.
Les besoins restent donc immenses. Mais ils nous imposent d’y répondre par un modèle de développement rétablissant les équilibres écologiques et par une économie mondiale qui détermine dans l’intérêt de tous les objectifs de croissance et de partage de ses fruits de façon équitable.

Il est toutefois nécessaire pour le mouvement socialiste de s’interroger sur le principe même de la croissance dont la mise en examen est indispensable à l’heure d’une double crise écologique et économique qui secoue l’ensemble de la planète.

Il faut oser remettre en cause un productivisme qui menace la qualité de la vie, notamment par une aggravation de l’empreinte écologique des productions et par la détérioration des modes alimentaires qui pèsent sur la santé des populations, comme les cultures intensives, le recours aux ogm, la production et la consommation excessive de viandes, l’exploitation à outrance des produits de la mer.
Alors que les pandémies se succèdent, comment ne pas chercher dans les désordres écologiques certaines des causes des mutations qui affectent les espèces animales et l’homme désormais. Proposer une réponse mondiale de santé publique est indispensable mais repose sur la responsabilité des pays qui possèdent les moyens de la recherche et des réponses biomédicales et leur capacité à être solidaire.

De même, il convient de s’interroger sur un nouveau « capitalisme vert » qui fleurirait au bénéfice des deux crises écologique et économique que nous traversons, mais qui ne modifierait pas les relations sociales et les inégalités, et renforcerait la quête de nouveaux profits.

A l’heure de la défense de l’emploi et du pouvoir d’achat des ménages, il est donc essentiel que les socialistes réfléchissent à des programmes économiques de croissance sélective et solidaire ET de décroissance sélective et solidaire, porteurs d’amélioration du bien-être des citoyens.

PAR LA DEMOCRATIE SOCIALE

La solidarité organisée a permis l’établissement d’une société plus juste et qui s’était fixée comme objectif d’éradiquer la pauvreté. La crise de l’économie capitaliste rappelle cependant que cet équilibre des relations sociales est non seulement insuffisant mais qu’il est de plus menacé.

Par le choix politique des néolibéraux, le régime capitaliste a donc changé en 30 ans, nous faisant passer du capitalisme industriel et son compromis social de partage des bénéfices de la croissance, permettant à chaque catégorie socioprofessionnelle de connaître progressivement une certaine amélioration de son niveau de vie, vers un régime de capitalisme financier et dérégulé, sans plus de compromis social mais au contraire avec une tension de plus en plus grande entre les revenus tirés des profits financiers et ceux du travail.

La financiarisation de l’économie s’est nourrie pendant 30 ans du principe moins de salaires et de protection sociale, c’est plus de profit pour les actionnaires.
Et pour que tout le monde ait le sentiment de faire partie de la fête, on a même inventé le capitalisme populaire en incitant les travailleurs à acquérir les actions de leur propre entreprise de façon a aliéner plus encore le salarié aux profits des actionnaires qu’il sert.
Avec pour conséquence que la classe moyenne qui s’était progressivement constituée et élevée grâce au salariat, a perdu aujourd’hui non seulement l’évolution de son niveau de revenus, mais aussi son épargne placée.
La classe moyenne va donc tendre à disparaître et à se paupériser.

La cause de la crise financière est attribuée à quelques banquiers cupides, quelques traders irresponsables poussés par un appât du gain déraisonnable.
L’avidité, la cupidité, l’immoralité des performances à court terme sont évidentes.
Mais ne porter qu’un jugement moral sur quelques acteurs de la crise, sans dénoncer le système capitaliste qui a développé la quête du profit maximal permet de soutenir que « le facteur perturbant dans le secteur économique était extérieur à la doctrine qui le fondait ».

Les conséquences de la crise financière dans l’économie réelle sont nombreuses : fermetures d’entreprises, licenciements, pressions sur les travailleurs et augmentation du stress, incertitudes pour l’avenir, sentiment général de dépression et de difficultés grandissantes pour les générations suivantes.

Le rôle de l’Etat a été durant plus de 30 ans remis en cause et dénoncé comme un frein au développement économique. Même si aujourd’hui ce sont les Etats qui sont intervenus pour sauver la situation des banques et de l’économie par des plans de relance, certaines de ses fonctions primordiales font cependant toujours l’objet de dérégulation.
Qu’il s’agisse de la poste, des transports, de l’énergie, de la santé ou de l’éducation, tous ces secteurs sont pourtant essentiels au lien social et ne doivent pas faire l’objet d’une marchandisation.
Rétablir le lien entre les citoyens et les services de l’Etat -comme représentation de l’ensemble des citoyens précisément- est un des enjeux essentiels qui doit redonner confiance à la population.
De même, le projet socialiste doit avoir l’ambition d’établir une autre hiérarchie des valeurs face à une société qui surpaye ses banquiers et sous-paye ses enseignants, ses infirmiers, ses assistants sociaux, ses policiers et en règle générale tout ceux qui travaillent dans la culture, le non-marchand ou la fonction publique. Rétablir de la cohésion sociale et redonner du sens à la collectivité et au projet social est donc essentiel pour l’avenir.

La sortie du capitalisme est donc un objectif primordial qui ne pourra être atteint que par des réformes fondamentales des règles de l’économie de marché, du rôle de l’Etat et de nos relations sociales.

La Sécurité sociale -et son système de partage de la richesse- est une de ces réformes qui a conduit à un progrès essentiel et inégalé dans l’histoire de l’humanité et à l’échelle de la planète.
C’est elle qui permet notamment aux femmes et aux hommes de vivre plus longtemps et bénéficier de soins de santé performants et accessibles, et d’une pension de retraite décente.

La rationalité capitaliste a aliéné l’homme au travail, et c’est grâce aux continuelles luttes sociales que le travail n’est plus seulement une marchandise.
Le salariat généralisé a permis aux travailleurs et à leur famille de se projeter dans l’avenir, de ne plus devoir envisager la vie au jour le jour et d’investir dans l’éducation des enfants et le développement personnel.
Les travailleurs ont un statut au travers duquel ils sont devenus propriétaires de droits sociaux contenus notamment dans le salaire indirect qui finance la protection sociale.
C’est ce modèle social qui est aujourd’hui remis en cause. Il faut donc que les socialistes proposent un projet émancipateur nouveau aux travailleurs.

Les socialistes doivent proposer de nouvelles améliorations des conditions de vie des travailleurs dans les entreprises et de la démocratie économique, mais également proposer de réformer le financement de la sécurité sociale afin qu’il ne repose plus majoritairement sur les revenus du travail, en mettant en œuvre une contribution sur les revenus du capital et sur les dégâts qu’engendre la production sur l’environnement.

Partout sur la terre, des hommes, des femmes et des enfants vendent encore leur force de travail pour survivre, sans protection au travail, sans protection sociale, sans défense des droits élémentaires que nous connaissons en Europe.
Les relations économiques et commerciales de l’Europe avec le reste du monde doivent contenir le respect des règles de l’Organisation Internationale du Travail par les pays d’origine des produits importés et faire l’objet de sanctions douanières ou d’interdiction d’accès à nos marchés.

PAR L’EQUILIBRE AVEC L’ENVIRONNEMENT

C’est le même modèle de développement capitaliste qui accroît ses profits par la destruction de l’environnement.
Poursuivre le développement des sociétés au même rythme et sans restreindre certaines régions du monde ou certains peuples à l’accès aux ressources, conduit inéluctablement à des destructions massives de l’environnement et à une consommation toujours accrue de l’énergie.

Des projets existent d’énergies alternatives. Du tout au nucléaire au tout au solaire, en passant par l’énergie verte, des alternatives aux énergies non renouvelables se développent mais minimisent soit les effets secondaires et désastreux de leur absence de maîtrise (le nucléaire et les agro-carburants), soit les inégalités qu’ils portent en termes d’accessibilité et d’enrichissement des nouveaux détenteurs de ces sources énergétiques (les projets solaires dans le Sahara ou en Californie).

Plusieurs de ces projets s’inscrivent dans un renouveau du capitalisme, plus vert et générant autant de profits, plus écologique mais pas plus social.

Il faut donc inventer non seulement un modèle économique coopératif entre les Régions du monde, mais surtout d’autres sources d’énergies respectueuses de l’environnement.

Le monde du 21e siècle sera plus encore qu’aujourd’hui, celui des villes/régions et des mégapoles où se côtoieront des millions d’individus. Cette évolution imposera de répondre aux besoins urbains en approvisionnement énergétique, en eau courante, en gestion des déchets organiques et de consommation. Les choix seront là aussi déterminants pour que s’intègrent les modes de vie et la cohabitation sociale dans des ensembles à administrer et gérer toujours plus grands.
Il faudra donc impérativement changer notre système de développement, nos modes de transports, les constructions de nos immeubles, la gestion des conséquences de nos choix de consommation, la production alimentaire, etc.

Les réponses à apporter aux problèmes environnementaux passent bien entendu par une prise de conscience personnelle et par une adaptation des modes de consommation individuelle.

Mais on ne peut confondre responsabilité individuelle et culpabilisation de chacun.
Sanctionner celui qui n’a pas la possibilité de trier ses déchets individuels dans un logement exigu et inadapté ou qui ne peut se rendre à la bulle à verre ou à la déchetterie du fait de son âge ou de son état de santé ; favoriser celui qui a les moyens de s’acheter le nouveau véhicule moins polluant au détriment de celui qui n’a pas le choix d’utiliser le même vieux véhicule pour ses déplacements ; octroyer des primes à l’isolation à celui qui possède son propre logement et qui a les moyens de le rénover, mais laisser le locataire d’un logement social ou collectif dans un appartement mal isolé, etc.. sont des réponses écologiques, certes, mais injustes et inégales.
Cette approche ne peut être une réponse efficace aux questions essentielles qui lient pourtant le comportement consumériste individuel et ses conséquences pour la planète.

Comme on a réussi à endiguer la misère par des réformes structurelles, collectives et égalitaires (la sécurité sociale), nous devons apporter ce même mode de réponses aux problèmes des transports (les transports collectifs, le ferroutage), à la gestion des déchets domestiques et industriels (la réduction des causes et le tri organisé), à la consommation effrénée (la culture et l’éducation).

C’est aussi grâce à l’enseignement et à la recherche que nos sociétés connaîtront les alternatives nécessaires à son développement équilibré.

POUR UN GOUVERNEMENT DEMOCRATIQUE MONDIAL

Il est vain et dangereux de vouloir créer des Régions du monde où l’écologie et le respect de l’environnement sont totalement maîtrisés alors qu’ailleurs la misère, la pauvreté ou l’inégalité des richesses empêchent d’atteindre le niveau nécessaire de qualité du développement.
Ces choix là de développement n’empêcheront pas les mouvements de migration non seulement économique et politique, mais aussi désormais la croissance des réfugiés climatiques vers les zones « protégées ».

Il y a donc une responsabilité collective à partager les richesses, à échanger les productions de manière équitable et à coopérer de façon égalitaire, à l’intérieur des nations développées comme pour les nations entre elles.
Les Etats et le droit, national et international, doivent donc retrouver leurs rôles de régulateur des sociétés et de garanties offertes aux faibles contre les forts.

La crise économique du capitalisme aura déjà heureusement produit un premier changement, celui de passer dans la conduite des affaires du monde, du G7 au G20, c’est-à-dire du monde uniquement occidental au monde de la globalisation.
Avec l’entrée de la Chine, de l’Inde et du Brésil c’est pratiquement la moitié de l’humanité qui s’invite enfin à la table des dirigeants du monde. Et il ne faut pas que l’Afrique reste le parent pauvre de ce nouveau monde.

Mais pour sortir du capitalisme, c’est à davantage de démocratie mondiale, et à une plus grande régulation non seulement des questions financières qu’il faudra aboutir, mais aussi des modèles de croissance et de développement, et du rétablissement et de la sauvegarde de l’équilibre écologique.

PARCE QU’UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE ET INDISPENSABLE

Pour bon nombre de citoyens, la crise écologique et la crise financière et ses conséquences sur l’économie ont accéléré la prise de conscience de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.
Il en résulte aujourd’hui une forte aspiration au changement, qu’il s’agisse du modèle de développement, du rôle des Etats ainsi que de l’importance des choix politiques posés.

Nous pensons que notre mouvement politique, le PS, doit se saisir de toutes ces questions et inviter les citoyens, de plus en plus nombreux à s’inquiéter et à vouloir agir, à nous rejoindre pour un grand débat démocratique qui refonde notre projet politique.

Ce débat doit impliquer tant les militants et acteurs politiques, que les syndicalistes, les mutuellistes, les acteurs de terrains et du monde associatif et ceux qui dans leur administration ou leur entreprise veulent changer les choses.

Ce grand mouvement de réflexion doit aussi avoir pour vertu de proposer un projet collectif en rupture avec la logique libérale et son modèle exclusivement individualiste. Réfléchir ensemble c’est déjà réinventer des solidarités nouvelles, c’est déjà rompre avec le conditionnement égoïste du capitalisme.

Pour retrouver les espérances des origines du socialisme en les combinant avec la force critique de l’écologie politique, une profonde réflexion doctrinale s’impose.
Nous souhaitons que le PS s’engage dans une réforme de sa ligne politique qui permettra de fixer un nouvel horizon politique à notre action, à nos militants et aux citoyens que nous défendons.

Un horizon politique qui conjugue enfin la lutte contre les inégalités avec la préservation de la biosphère.
Une société sociale et écologique où le profit ne sera pas la seule quête de l’Homme, mais plutôt son bien-être dans celui de ses semblables.

Jean Cornil
Yvan Mayeur
août 2009


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