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La pub et les enfants, vus par Daniel Pennac

jeudi 4 juin 2009

Extrait d’interview de Daniel Pennac, écrivain - "Mais comment un cancre pourrait-il être joyeux ?" :

Daniel Pennac : Dans les années 1860, Victor Hugo en France, comme Dickens en Angleterre, ont tout fait pour libérer l’enfant de l’exploitation par le travail industriel ou agricole. Puis est venu Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique entre 1879 et 1883, qui installe cet enfant sur les bancs de l’école laïque, gratuite et obligatoire avec un statut absolument différent de celui des adultes. Ceux-ci travaillent. Lui, il apprend. On imagine que c’est toujours le cas. Et c’est faux ! Depuis le milieu des années 1970, c’est-à-dire à peine cent ans après Jules Ferry, l’enfant a été restitué à la société des adultes, non plus en tant que travailleur, mais en qualité de client. Dès le berceau, l’enfant est instrumentalisé par la consommation. Installer la télévision chez soi, c’est effectivement y introduire le marketing. Il n’y a aucun doute là-dessus.

Quelles conséquences y voyez-vous ?
Jour après jour, on stimule chez l’enfant des désirs de consommation dans des domaines identiques à ceux des adultes : habillement, nourriture, locomotion, électronique, téléphonie... L’enfant acquiert ainsi une légitimité commerciale qui en fait un rouage indispensable à la société marchande et le place sur un pied d’égalité avec l’univers des adultes. Il accède à la propriété sans contrepartie, avec l’argent de ses parents ou en se « débrouillant ». Le système s’en fiche du moment que l’argent circule. Les enfants qui débarquent aujourd’hui dans les classes sont ainsi de petits propriétaires, animés par des désirs qu’ils ont l’habitude de voir rapidement satisfaits. Dans notre culture, désormais, l’achat de l’objet convoité est devenu, pour les parents, le moyen principal de manifester leur affection.

Et qu’est-ce que cela change du point de vue de l’école ?
Tout. Les enfants, aujourd’hui, confondent leurs désirs superficiels et leurs besoins fondamentaux. Ils arrivent à l’école porteurs de désirs qui demandent à être satisfaits immédiatement, c’est l’attrait constant de la nouveauté : une nouvelle marque, un nouveau téléphone, une nouvelle génération de godasses... Or ils se trouvent dans un lieu qui a pour vocation de s’adresser à leurs besoins fondamentaux : lire, écrire, compter, raisonner. Et, qui plus est, l’école exige d’eux, pour la première fois, une monnaie d’échange : du savoir contre de la concentration, de l’attention, de l’effort, bref, du travail, avec tout ce que cela suppose de renoncement aux désirs de consommer ! Les enseignants qui imaginent toujours s’adresser aux enfants de Jules Ferry ne sont absolument pas préparés à cette enfance-clientèle. (...)

Lire l’interview complète de Daniel Pennac : "Mais comment un cancre pourrait-il être joyeux ?", Télérama n°3013, 5 novembre 2007

Anecdote tirée de son livre "Chagrin d’école" :

- Les profs, ils nous prennent la tête, m’sieur !
- Tu te trompes. Ta tête est déjà prise. Les professeurs essayent de te la rendre.

Cette conversation, je l’ai eue dans un lycée technique de la région lyonnaise. Pour atteindre l’établissement il m’avait fallu traverser un no man’s land d’entrepôts en tous genres où je n’avais rencontré âme qui vive. Dix minutes de marche à pied entre de hauts murs aveugles, des silos de béton à toit de fibrociment, c’était la jolie promenade du matin que la vie offrait aux élèves logés dans les barres alentour.

(...)

Nous en vînmes à parler de leurs études.
C’est à ce stade de la conversation qu’intervint le Maximilien de service. (Oui, j’ai décidé de donner à tous les cancres de ce livre, cancres de banlieue ou cancres de quartiers chics, ce beau prénom superlatif.)
- Les profs, ils nous prennent la tête !

C’était visiblement le cancre de la classe. (Il y aurait long à dire sur cet adverbe "visiblement", mais le fait est que les cancres se remarquent très vite dans une classe. Dans toutes celles où l’on m’invite, établissements de luxe, lycées techniques ou collègues de quelconques cités, les Maximilien sont reconnaissables à l’attention crispée ou au regard exagérément bienveillant que leur professeur porte sur eux quand ils prennent la parole, au sourire anticipé de leurs camarades, et à un je-ne-sais-quoi de décalé dans leur voix, un ton d’excuse ou une véhémence un peu vacillante. Et quand ils se taisent - souvent, Maximilien se tait -, je les reconnais à leur silence inquiet ou hostile, si différent du silence attentif de l’élève qui engrange. Le cancre oscille perpétuellement entre l’excuse d’être et le désir d’exister malgré tout, de trouver sa place, voire de l’imposer, fût-ce par la violence qui est son antidépresseur.)
- Comment ça, les profs vous prennent la tête ?
- Ils prennent la tête, c’est tout ! Avec leurs trucs qui servent à rien !
- Par exemple, quel truc qui ne sert à rien ?
- Tout, quoi ! Les... matières ! C’est pas la vie !
- Comment t’appelles-tu ?
- Maximilien.
- Eh bien tu te trompes, Maximilien, les profs ne te prennent pas la tête, ils essayent de te la rendre. Parce que ta tête, elle est déjà prise.
- Elle est prise, ma tête ?
- Qu’est-ce que tu portes à tes pieds ?
- A mes pieds ? J’ai mes N, m’sieur ! (Ici le nom de la marque.)
- Tes quoi ?
- Mes N, j’ai mes N !
- Et qu’est-ce que c’est, tes N ?
- Comment ça, qu’est-ce que c’est ? C’est mes N !
- Comme objet, je veux dire, qu’est-ce que c’est comme objet ?
- C’est mes N !

Et, comme il ne s’agissait pas d’humilier Maximilien, c’est aux autres que j’ai, une nouvelle fois, posé la question :
- Qu’est-ce que Maximilien porte à ses pieds ?

Il y eut des échanges de regards, un silence embarrassé ; nous venions de passer une bonne heure ensemble, nous avions discuté, réfléchi, plaisanté, beaucoup ri, ils auraient bien voulu m’aider, mais il fallut en convenir, Maximilien avait raison :
- C’est ses N, m’sieur.
- D’accord, j’ai bien vu, oui, ce sont des N, mais comme objet, qu’est-ce que c’est comme objet ?
Silence.
Puis, une fille soudain :
- Ah ! Oui, comme objet ! Ben, c’est des basckets !
- C’est ça. Et un nom plus général que "baskets" pour désigner ce genre d’objets, tu aurais ?
- Des... chaussures ?
- Voilà, ce sont des baskets, des chaussures, des pompes, des grolles, des godasses, des tatanes, tout ce que vous voulez, mais pas des N ! N, c’est leur marque et la marque n’est pas l’objet !

Question de leur professeur :
- L’objet sert à marcher, la marche sert à quoi ?
Une fusée éclairante au fond de la classe :
- A s’la péter, m’dame !
Rigolade générale.
La professeur :
- A faire le prétentieux, oui.
Nouvelle question de leur prof, qui désigne le pull-over d’un autre garçon :
- Et toi, Samir, qu’est-ce que tu portes, là ?
Même réponse instantanée :
- C’est mon L, m’dame !
Ici, j’ai mimé une agonie atroce, comme si Samir venait de m’empoisonner et que je mourais en direct devant eux, quand une autre voix s’est écriée en riant :
- Non, non, c’est un pull ! Ca va, m’sieur, restez avec nous, c’est un pull, son L, c’est un pull !
Résurrection :
- Oui, c’est son pull-over, et même si "pull-over" est un mot d’origine anglaise, c’est toujours mieux qu’une marque ! Ma mère aurait dit : son chandail, et ma grand-mère : son tricot, vieux mot, "tricot", mais toujours mieux qu’une marque, parce que ce sont les marques, Maximilien, qui vous prennent la tête, pas les profs ! Elles vous prennent votre tête, elles vous prennent votre argent, elles vous prennent vos mots, et elles vous prennent votre corps aussi, comme un uniforme, elles font de vous des publicités vivantes, comme les mannequins en plastique des magasins !

Ici, je leur raconte que dans mon enfance il y avait des hommes-sandwichs et que je me rappelais encore l’un d’eux, sur le trottoir en face de chez moi, un vieux monsieur sanglé entre deux pancartes qui vantaient une marque de moutarde :
- Les marques font la même chose avec vous.
Maximilien, pas si bête :
- Sauf que nous, elles nous payent pas !
Intervention d’une fille :
- C’est pas vrai, à la porte des lycées, en ville, ils prennent des petits caïds, des frimeurs en chef, ils les sapent gratos pour qu’ils se la pètent en classe. La marque fait kiffer leurs potes et ça fait vendre.
Maximilien :
- Super !
Leur professeur :
- Tu trouves ? Moi je trouve qu’elles coûtent très chers, vos marques, mais qu’elles valent beaucoup moins que vous.

Suivit une discussion approfondie sur les notions de coût et de valeur, pas les valeurs vénales, les autres, les fameuses valeurs, celles dont ils sont réputés avoir perdu le sens...
Et nous nous sommes séparés sur une petite manif verbale : "Li-bé-rez les mots ! - Li-bé-rez les mots !", jusqu’à ce que tous leurs objets familiers, chaussures, sacs à dos, stylos, pull-overs, anoraks, baladeurs, casquettes, téléphones, lunettes, aient perdu leurs marques pour retrouver leur nom.


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