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De Marx à la décroissance

entretien avec Serge Latouche | EcoRev’ | 25 janvier 2006

vendredi 17 février 2006

Entretien très intéressant avec Serge Latouche qui revient ici sur son évolution politique et qui, du développementisme de ses débuts, en est arrivé à embrasser le mouvement de la décroissance.

Lire l’entretien.

Extraits :

« (...) J’ai fait ma thèse au Zaïre en 1964-1966 et c’était une thèse marxiste qui s’appelait La paupérisation à l’échelle mondiale. Je concluais par un vibrant plaidoyer en faveur d’un développement planifié avec une accumulation du capital le plus rapide possible grâce au raccourci technologique : il s’agissait pour les pays du Sud de rattraper le plus vite possible les pays du Nord en utilisant les techniques les plus sophistiquées, ce qu’était en train de faire l’Algérie de Boumédienne. Je dénonce aujourd’hui cette schizophrénie dont nous sommes atteints en étant à la fois des toxico-dépendants de la croissance et en dénonçant en même temps les dégâts et les catastrophes provoquées par cette même croissance.

(...)

Le déclic s’est produit en 1966-1967 quand je suis allé au Laos. J’y ai découvert une société qui n’était ni développée, ni sous-développée, elle était a-développée, c’est-à-dire en dehors du développement : des communautés villageoises cultivant le riz gluant et écoutant le riz pousser, parce qu’une fois que le riz était semé, il n’y avait pratiquement rien à faire... ils profitaient du reste du temps pour faire des fêtes, aller à la chasse, etc. Et la réalité des gens c’était de vivre comme ça dans leur village hors du temps. On voyait très bien ce qui allait se produire et ce qui est en train de se passer à l’heure actuelle : c’est que le développement allait détruire cette société non pas idyllique - il n’y a pas de société idyllique - mais cette espèce de bien-être collectif, d’art de vivre, à la fois raffiné, relativement sobre, mais en équilibre avec le milieu naturel.

(...) j’ai écrit deux livres, L’occidentalisation du monde et Faut-il refuser le développement ?, dont mes amis suisses ont dit qu’il était excellent mais que comme chez tous les Français il ne proposait rien concernant la dimension écologique. Effectivement, je faisais la critique de l’impérialisme occidental, de l’occident, de la déculturation, mais les limites naturelles n’entraient pas dans mon schéma. Pourtant je connaissais les travaux du Club de Rome et j’étais d’accord avec eux, mais je ne savais pas comment les intégrer. C’est venu seulement plus tard, avec La planète des naufragés.

(...)

J’ai observé dans les banlieues africaines toute une pépinière de créativité, d’auto-organisation à tous les niveaux : sociétal, imaginaire, technique et productif qui est plus ou moins la nébuleuse de l’informel. Alors qu’en terme économique l’Afrique ne représente plus rien, moins de 2% du PIB mondial, si on va en Afrique on est surpris de voir qu’un peu partout il y a une extraordinaire capacité à produire de la joie de vivre, que nous sommes de moins en moins capables de fabriquer. Ils arrivent à survivre grâce à la solidarité, en mettant en commun le peu qu’ils ont. Finalement ils arrivent à produire de la richesse grâce à une très grande richesse relationnelle. Ca nous donne des orientations sur ce que pourrait être une autre croissance ou une sortie de la croissance, avec moins de biens matériels et plus de biens susceptibles de provoquer la joie de vivre. Mais en disant cela dans le Nord, on prêchait dans le désert.

(...)

On s’intéressait à des alternatives "au pluriel", c’est-à-dire aussi bien aux doux rêveurs qui après 68 étaient partis élever des moutons dans le Larzac comme José Bové, qu’aux coopératives comme Ambiance Bois, Ardelaine, aux Systèmes d’Echanges Locaux et maintenant aux AMAP, tous ces petits bricolages ! Mais on nous a dit ce n’était pas sérieux, qu’il fallait proposer une alternative. Et c’est à ce moment-là qu’on s’est dit : si on rejette le développement et la croissance qui est derrière, alors il importe de penser une société de décroissance. Une société de décroissance, ce n’est pas une alternative, c’est une matrice d’alternatives. Mais ça synthétise en un seul mot d’ordre tout un ensemble d’aspirations.

(...)

A partir du moment où je suis sorti de l’économie, j’étais bien convaincu du fait que le mode de production capitaliste et que la croissance économique étaient destructeurs de l’environnement. Mais ce sont des limites externes à l’économie. Ce n’est pas un hasard si les économistes renâclent tant à l’écologie : ils n’arrivent à tenir compte de ces problèmes-là qu’en les introduisant de l’extérieur. Je commence maintenant mes conférences sur la décroissance en disant qu’on est en train de vivre la sixième extinction des espèces, qu’elle est provoquée par l’homme et que l’homme risque d’en être aussi la victime. J’aborde le problème de la compatibilité entre le fonctionnement d’une civilisation et l’espace bio-productif disponible, donc en plein dans la problématique de l’écologie. (...) »

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