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Vaneigem : "Mai 68 ne fait que commencer", entretien réalisé par Guy Duplat, La Libre, 30 avril 2008

lundi 23 juin 2008

Vaneigem : "Mai 68 ne fait que commencer", entretien réalisé par Guy Duplat, La libre, 30 avril 2008. Extraits :

On fête les 40 ans de Mai 68 dans une atmosphère de restauration. Vous dites au contraire que Mai 68 fut "un premier cri d’alarme" qui a changé le monde de manière durable. Que reste-t-il de mai 68 ?

Rien pour les soixante-huitards trotskisto-maoïstes qui avaient déjà à l’époque les qualités requises pour se reconvertir dans l’affairisme. Tout, en revanche, pour ceux qui perçoivent dans le Mouvement des occupations de Mai 1968 le début d’une révolution, qui en est à ses premiers balbutiements. On n’a pas encore mesuré à quel point nous sommes au coeur d’une mutation où s’opère le périlleux passage d’une civilisation marchande millénaire à une civilisation humaine, souvent esquissée et toujours réprimée (la Révolution française, la Commune de Paris, les conseils ouvriers en 1917, les collectivités libertaires espagnoles de 1936). Ce qui, en 1968, s’est exprimé avec la lucidité d’une brusque et brutale révélation n’est rien de moins que le refus de la survie au nom de la vie. La table sacro-sainte des valeurs patriarcales a été brisée définitivement : c’en est fini de l’exploitation de la nature, du travail, de l’échange, de la prédation, de la séparation d’avec soi, du sacrifice, de la culpabilité, du renoncement au bonheur, du fétichisme de l’argent, du pouvoir, de l’autorité hiérarchique, du mépris et de la peur de la femme, de la subornation de l’enfant, de l’ascendance intellectuelle, du despotisme militaire et policier, des religions, des idéologies, du refoulement et de ses défoulements mortifères. Ce n’est pas un constat, c’est une expérience en cours. Elle n’a que faire de commémorations. Elle réclame seulement plus de vigilance, plus de conscience, plus de solidarité avec le vivant. Nous avons besoin de nous refonder pour rebâtir sur des assises humaines un monde ruiné par l’inhumanité que propagent partout l’esprit mercantile et le culte du profit à court terme.

Mais la société marchande, le "décervelage", la "société du spectacle" ont tout gagné, y compris les anciens soixante-huitards. C’est le règne de l’argent.

Nous assistons à la faillite d’un système fondé sur l’exploitation cupide de l’homme et de la nature. Nous sommes dans une économie qui se détruit en détruisant la planète. Au lieu d’investir dans la modernisation des secteurs prioritaires, le capitalisme sacrifie à la spéculation boursière l’industrie et les services publics qu’il se glorifiait hier de promouvoir. La prédominance de la rentabilité et l’urgence du profit ont propagé un nihilisme, où l’envers vaut l’endroit et un désespoir que la frénésie consumériste accroît et exorcise tandis que le pouvoir d’achat diminue. Le culte de l’argent établit, plus qu’une complicité, une communion d’esprit entre le malfrat qui agresse les pauvres, brûle une école, une bibliothèque et la brute affairiste qui accroît ses bénéfices en détruisant le bien public et les acquis sociaux. Jamais ceux qui s’arrogent le titre de dirigeant n’ont atteint à un tel degré d’incompétence et de stupidité et jamais ce "moins que rien" dont ils s’infatuent n’a autant passé pour "quelque chose", tant se perpétue le préjugé que l’homme n’est pas capable d’agir de façon autonome et de créer sa propre destinée.

(…)

Vous êtes critique avec une certaine écologie qui, dites-vous, remplace un capitalisme par un autre ?

De l’avis même de ses promoteurs, le capitalisme financier est condamné à l’implosion à plus ou moins longue échéance. Cependant, sous cette forme sclérosée se profile un capitalisme redynamisé qui projette de rentabiliser les énergies renouvelables et de nous les faire payer très cher alors qu’elles sont gratuites. On nous "offre" des biocarburants sous la condition d’accepter des cultures de colza transgénique, l’écotourisme va faciliter le pillage de la biosphère, des parcs d’éoliennes sont implantés sans avantages pour les consommateurs. C’est là qu’il est possible d’intervenir. Les ressources naturelles nous appartiennent, elles sont gratuites, elles doivent être mises au service de la gratuité de la vie. Il appartiendra aux collectivités d’assurer leur indépendance énergétique et alimentaire afin de s’affranchir de l’emprise des multinationales et des Etats partout vassalisés par elles. L’occasion nous est offerte de nous approprier les énergies naturelles en nous réappropriant notre propre existence.

Plus que jamais, les gens cherchent-ils à survivre plutôt qu’à vivre et - du moins - à confondre ces deux concepts ?

Survivre relève de la condition animale. Vivre est la spécificité de l’homme. En se dégageant de l’animalité, il acquiert la capacité de créer sa propre destinée et de recréer sans cesse le monde. Or la nécessité de travailler le ravale au statut de bête de somme.

(…)

Sur les murs de la grisaille existentielle qu’élèvent autour de nous les commis-voyageurs de l’affairisme mondial, je souhaite que refleurissent ces mots de Loustalot, qui, datant de la Révolution française, n’ont rien perdu de leur insolente nouveauté : "Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous !"

(…)

Quel espoir avez-vous ? Un nouveau Mai 68 ? Que devraient faire les jeunes d’aujourd’hui ?

Apprendre à vivre, non à se vendre. Ils y viendront d’eux-mêmes quand ils comprendront quel esclavage les attend sur le marché de dupe du travail. Quand, refusant la compétition (les mécanismes économiques qui nous robotisent), l’arrivisme, le culte de l’argent à tous prix, ils accorderont enfin la priorité à l’amour de la vie et à leur vie amoureuse, à la connaissance du vivant, à l’amélioration de leur environnement, à l’émulation personnelle, à la seule richesse qui soit : la richesse de l’être et non de l’avoir. Quand ils s’aviseront qu’il ne s’agit pas d’être le meilleur mais de vivre mieux. Quand ils refuseront de cautionner des gouvernants qui construisent des prisons et suppriment des écoles au lieu de les multiplier. Quand ils s’insurgeront contre une éducation concentrationnaire qui favorise la violence et va à l’encontre du sens même d’un enseignement véritablement humain apprendre pour donner son savoir aux autres. La vie a tous les droits, la prédation n’en a aucun. Ne vous étonnez pas que le combat commence à peine.

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