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Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation

"M. de Schutter prédit "la fin de la nourriture à bas prix", Le Monde, 2 mai 2008

mardi 6 mai 2008

Extraits de l’article "M. de Schutter prédit "la fin de la nourriture à bas prix" paru dans Le Monde, 2 mai 2008 :


La communauté internationale a été prise de court par les émeutes de la faim de façon "inexcusable", estime Olivier de Schutter dans un entretien au Monde. Ce professeur de droit belge, secrétaire général depuis 2004 de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme a été nommé, le 26 mars, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation par le Conseil des droits de l’homme, basé à Genève.

Quelle sera votre première initiative pour faire face à la crise alimentaire ?

Je vais recourir à "l’option nucléaire", en demandant une session spéciale du Conseil des droits de l’homme. Symboliquement, il s’agit de mettre les droits économiques et sociaux à égalité avec les droits civils et politiques, invoqués pour saisir le Conseil sur la situation au Darfour, en Birmanie, ou dans les territoires palestiniens. Le Conseil ne peut rester silencieux. J’espère qu’il trouvera sur ce dossier l’unité qui fait défaut ailleurs.

(...)

Pensez-vous que le développement des agrocarburants, accusés de faire monter les prix, doive faire l’objet d’un moratoire.

Au sens juridique, non. Je suis d’accord avec sa dénonciation, avec des précisions. Il faut reconnaître le droit des pays à se développer. Le poids des bioéthanols au Brésil est tel que je n’imagine pas de retour en arrière. Certains agrocarburants de la première génération sont peut-être prometteurs : des plantes comme le jatropha, ou certaines variétés de sorgho, poussent sur des terres peu fertiles. Mais les objectifs ambitieux en matière de production de biocarburants que se sont fixés les Etats-Unis et l’Union européenne sont irresponsables. La production de colza, l’huile de palme, qui détruit les forêts en Indonésie, l’utilisation d’un quart de la récolte de maïs aux Etats-Unis, c’est un scandale, qui sert uniquement les intérêts d’un petit lobby, avec l’argent du contribuable. J’appelle au gel de tout investissement dans ce secteur.

Qu’en est-il des carburants de la deuxième génération, produits à partir de déchets agricoles ?

Ils ne sont pas une panacée, dans la mesure où ils consomment encore plus d’eau que ceux de la première génération. Etudions-les, mais ne nous voilons pas la face : il faut consommer moins d’énergie, utiliser moins d’automobiles, et ne pas se faire d’illusion sur la capacité des nouvelles technologies à nous permettre de poursuivre notre mode de vie occidental.

Le marché alimentaire va s’autoréguler ?

La "main invisible " n’est pas la solution, c’est le problème. J’étudie des mécanismes de taxation des mouvements spéculatifs, que l’Inde songe à mettre en place. Dans le domaine agricole, l’offre est relativement inélastique et les terres arables ne sont pas extensibles à l’infini. Par ailleurs, un petit nombre d’entreprises, Monsanto, Dow Chemicals, Mosaic, détiennent les brevets sur des semences, des pesticides, des engrais, qu’elles peuvent vendre à des prix élevés pour les petits producteurs. Il faut réfléchir à une modification des règles de la propriété intellectuelle de ces entreprises, dont les profits explosent.

Les pays riches doivent-ils mettre fin aux subventions agricoles ?

Je suis pour une suppression graduelle. L’OCDE paye chaque année à ses agriculteurs 350 milliards de dollars, contre un milliard d’aide à l’agriculture pour les pays en développement. C’est une honte. Mais si on supprime les subventions immédiatement, les pays en développement, qui importent ces produits, devront les payer plus cher.

Avant, les Etats-Unis et l’UE déversaient l’aide alimentaire quand il y avait des surplus. Les prix baissaient mettant en difficulté les producteurs locaux. Il faut au contraire les encourager à produire , acheter leurs produits sur les marchés locaux et les donner aux plus pauvres. Au lieu des cargos de blé qui traversent l’Atlantique, il faut une aide financière.

Propos recueillis par Philippe Bolopion


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