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L’administrateur général de la RTBF, M. Philippot, veut supprimer le plafond publicitaire

lundi 6 février 2006

M. Philippot, administrateur délégué de la RTBF veut supprimer le plafond publicitaire [1]. Pour l’asbl Respire, ceci est injustifiable et ne doit pas être accepté. Pour les raisons expliquées ci-dessous, Respire asbl demande l’interdiction progressive de la publicité commerciale sur le service public RTBF.

Le contrat de gestion actuel de la RTBF prévoit un plafond de 25% aux revenus publicitaires (les 75% restant étant ceux de la dotation publique). Arguant de la délocalisation de RTL-TVi qui s’abrite au Luxembourg d’une part, et à la concurrence des chaînes des pays voisins, M. Philippot plaide pour l’ouverture totale de la télévision publique à la publicité commerciale.

L’argumentation de M. Philippot repose notamment sur l’invocation de l’audimat : la RTBF devrait être en compétition avec les chaînes privées et les surclasser sur leur terrain, sans quoi elle serait vouée à la disparition. Ce genre de (bé)vue implique qu’il faille capter le public et par conséquent « adapter » les programmes, les rendre moins « intellos » et faire plus de place à la pub pour disposer de plus de fonds.
Cette logique est fausse et nocive pour le service public et ses usagers, pour plusieurs raisons :

Sur l’audience :

1) Une analyse précise de l’audimat des montre que le public apprécie les émissions dites « intellos » de la RTBF. Dans son ouvrage la RTBF est aussi la nôtre Bernard Hennebert site l’exemple de « L’Hebdo » qui battait régulièrement des records d’audience, et qui avait d’ailleurs gagné 100.000 spectateurs lorsque la séquence de pub qui le précédait avait été enlevée [2]. Malgré cet exemple et de nombreux autres, la pensée unique médiatique-publicitaire soutient que les émissions intelligentes et éducatives ennuient le téléspectateur qui ne rechercherait à la télé que des programmes stupides et « divertissants » (comme si l’on ne pouvait pas se divertir intelligemment).

2) B. Hennebert montre, chiffres et témoignages à l’appui, que la pub fait fuir le téléspectateur de la RTBF. Les gens en ont marre d’être sans cesse sollicités par les marques, d’être pris pour des imbéciles à qui l’on tente de refourguer des choses inutiles, que l’on met en tension en leur présentant des modèles de vie et d’apparence surfaits et malsains. Du coup ils fuient ces programmes, préférant en plus l’original (privé) à la copie (plus très publique). Supprimer progressivement et rapidement la publicité commerciale à la RTBF est la solution la plus efficace pour faire à nouveau de cette chaîne un service public, lui donner une identité et forte, et attirer un public demandeur de programmes de qualité [3].

3) Revenons un instant sur la mesure de l’audience. Comment est mesurée la popularité des émissions ? C’est le Centre d’Information sur les Médias (CIM qui s’en occupe. Pour ce faire, il constitue un « panel » sensé être représentatif de la société, dont les membres doivent indiquer via un dispositif électronique quand ils regardent la télé et quand ils ne la regardent pas. Ce dispositif identifie les chaînes choisies par les téléspectateurs du panel. Les données sont ensuite analysées et le CIM produit des pourcentages sensés être représentatifs.
- Premier problème : les membres du panel indiquent (via le dispositif) quand ils sont présents dans la pièce où est la télé, pas s’ils regardent assidûment l’émission en question.
- Deuxième problème : le panel est constitué de 575 personnes (voir B. Hennebert, op. cit.), mais est-ce représentatif de la société, des usagers ? D’ailleurs souhaite-t-on mesurer les choix télévisuels des usagers de la RTBF ou de tous les francophones de Belgique ?
- Troisième problème - mieux vaut en rire qu’en pleurer : le panel est constitué par... des professionnels du marketing ! Une once de souci d’objectivité et de sensibilité au service public voudrait que le panel soit constitué par un groupe composite de sociologues, psychologues, professeurs, syndicats, associations de consommateurs et d’autres représentants des intérêts du public et des services publics, au lieu de quoi ceux qui organisent le panel « représentatif » sont au service de la publicité commerciale et des intérêts privés des grandes marques. Soulignons d’ailleurs que la composition du CIM, c’est-à-dire l’organe qui va déterminer ce qu’est l’audience, et donc ce qu’est une bonne audience et ce qu’est une mauvaise audience, est constitué presque exclusivement de groupes privés. Voyez par exemple son assemblée générale qui compte parmi ses membres : J.C. Decaux, RMB, Rossel, Roularta, la FEB, Carat Belgium, Leo Burnett, Publicis, Saatchi & Saatchi Quatro, TBWA, Universal, Begacom, Mobistar, ING, Nestlé, Renault, Unilever... Est-il normal que ces entreprises privées déterminent comment est mesurée l’audience des services publics ? Voyez également le comité de direction du CIM, composé de représentants de IP Plurimedia, Medialogue, IPM, Belgacom, Aégis Media. On peut douter qu’en ces sphères, la protection du bien public et du citoyen soient au centre des débats.
Etant donné que le CIM n’est pas une institution neutre, qu’elle n’est ni représentative de la société, ni de l’intérêt des usagers des médias, les indicateurs et données qu’il produit ne peuvent pour l’instant pas être considérés comme fiables.

4) L’audimat est une chose, la satisfaction des téléspectateurs en est une autre. Si une majorité de téléspectateurs du panel du CIM laissent leur poste allumé sur une chaîne dont ils trouvent l’émission inintéressante, sans pour autant zapper car ils vaquent à d’autres occupations bien plus intéressantes, le CIM indiquera un taux d’audience fort. Il faut donc faire une distinction entre audimat et satisfaction de l’usager, entre quantitatif (audimat) et qualitatif (qualimat). Or, surprise, B. Hennebert nous apprend que le CIM réalise une étude de sur la satisfaction des téléspectateurs. Mais les résultats sont tellement mauvais pour la RTBF qu’ils ne sont pas disponibles... Autrement dit, lorsque M. Philippot se réjouit de voir les chiffres du CIM (du marketing, donc) monter, il faudrait encore les mettre en relation avec la satisfaction des téléspectateurs. Et là, le résultat semble être douloureux. Nous demandons à M. Philippot de rendre publiques ces informations sur le service public.

Sur le financement :

5) Ajouter de la pub sur le service public ne garantit pas du tout une augmentation des fonds sur le long terme. En effet, pour que cela soit le cas, il faudrait d’une part être sur que la rentabilité de la pub reste constante (au minimum) et d’autre part que les téléspectateurs affluent. Or, d’une part la pub fait fuir les téléspectateurs et d’autre part on sait que la publicité a un rendement décroissant... Miser sur le financement publicitaire est donc tout sauf adapté, c’est la garantie de la dépendance toujours croissante de la RTBF aux intérêts privés et par conséquent la perte programmée d’autonomie éditoriale. En bref : la mort annoncée du service public.

6) Augmenter la part du financement de la RTBF par la pub, c’est hypothéquer la pérennité de sa dotation et par conséquent de son financement tout court (voir le point 5). Car si davantage de fonds privés entrent (pour un temps) dans les caisses de la RTBF, les pouvoirs publics pourraient bien décider d’en diminuer le financement pour allouer les fonds à d’autres services publics, comme l’éducation ou la santé. C’est d’ailleurs un argument qu’utilise M. Philippot pour ouvrir grand l’accès de la pub à la RTBF. Il s’agit donc d’être très vigilant : ne négligeons pas l‘impact majeur qu’a la télévision en terme d’éducation et de santé publique. Par exemple, l’OMS a établit un lien fort entre publicité commerciale et risque pour la santé publique (voir par exemple le point 40 du document Stratégie mondiale pour l’alimentation, l’exercice physique et la santé [4]) : supprimer la publicité sur la RTBF et proposer à la place des programmes éducatifs (sur ce thème et d’autres) pourrait avoir un impact social et financier extrêmement positif pour la population de la Communauté française. En revanche, avant de prendre toute décision d’augmentation de la publicité commerciale sur la RTBF, il serait sage d’évaluer les coûts induits par les comportements prônés par la publicité commerciale pour la Communauté française et les pouvoirs publics en général.

Les missions de service public de la RTBF ne sont pas compatibles avec la publicité commerciale.

La publicité commerciale incite à la surconsommation alors que l’on sait maintenant de façon certaine que notre mode de vie n’est pas universalisable et tout simplement pas soutenable (si tout le monde consommait comme les Belges, il faudrait trois planètes) ; bref la publicité commerciale promeut un mode de vie sans-issue. En même temps, elle distille des valeurs qui dressent les gens les uns contre les autres et génère une frustration malsaine. Les protagonistes de la pub sont jeunes, blancs, riches et en bonne santé, ont les critères contre-nature de la beauté « mannequin » et sont imposés à tous comme LE modèle à suivre, y compris aux enfants lorsqu’ils ne savent encore ni lire ni écrire. Ce « bonheur conforme », inatteignable, est l’une des causes d’un mal-être au principe de problèmes en cascade (surendettement, troubles de l’alimentation, troubles identitaires, etc.). Le but de la publicité commerciale est de créer des besoins factices et de vendre des produits, deux objectifs qu’elle atteint :

- en bafouant la liberté du citoyen qui est matraqué de messages commerciaux, et qui ne dispose de presque plus d’endroits où il peut s’y soustraire (même sur les services publics !) ;

- en lui imposant des représentations propres à perturber son équilibre et sa santé ; ce qui est particulièrement grave chez les enfants ;

- en incitant à la surconsommation, au mépris de la responsabilité minimale qui voudrait que nous arrêtions au plus vite de détruire la planète sur laquelle nous vivons : plus consommer, c’est aussi plus polluer, et l’on sait qu’en la matière nous sommes sur le point de franchir les seuils irréversibles (ex : bouleversement climatique).

Les buts et objectifs de la publicité commerciale sont opposés à la préservation du bien commun, et sont donc incompatibles avec les missions de service public de la RTBF.

Demande

Par conséquent, nous demandons que soit interdite la publicité commerciale à la RTBF, condition sine qua non pour qu’elle puisse rester un service public, et afin de préserver l’intégrité des citoyens, de sauvegarder les possibilités de fonctionnement démocratique de la société et de protéger l’environnement.

Nous demandons que cette exigence soit inscrite dans le nouveau contrat de gestion, en introduisant une période de transition (libération) au cours de laquelle la place de la publicité commerciale ira décroissant, jusqu’à disparition complète.
Nous proposons à titre d’exemple une première étape en 2010, date à laquelle toute publicité commerciale serait interdite sur la RTBF après 20h, comme le fait déjà la chaîne allemande ARD.

En 2012, soit à la fin du contrat de gestion en cours de négociation, la publicité commerciale serait bannie de ce service public, comme cela existe déjà en Flandres (VRT), au Royaume-Uni (BBC), en Suède (SVT) et comme se proposent actuellement de le faire les Pays-Bas.

Libérons la RTBF de la publicité commerciale.

Notes

[3voir note précédente

[4voir également le document de l’OMS : Obésité : prévention et prise en charge de l’épidémie mondiale. L’AFSSA prend également une position très claire sur le lien entre publicité commerciale et obésité en déclarant : « La cible privilégiée que représentent les enfants est un fait reconnu, notamment des industriels et des publicitaires. Il est impératif que les enfants soient protégés de façon efficace et durable, et il est illusoire de croire que leur sens critique les protège. La politique de Santé Publique ne sera efficace que si ce même constat est utilisé cette fois à leur bénéfice : dans le contexte des autres actions entreprises par le programme National Nutrition-Santé (Guide alimentaire, Nutrition et programmes scolaires, collation à l’école), l’interdiction de la publicité alimentaire à destination des enfants est une mesure cohérente et proportionnée  ». Voir l’étude du 06 juillet 2004 « obésité de l’enfant : impact de la publicité télévisée »


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