Accueil > Dossiers > RTBF > Témoignage d’un employé de la RTBF radio

Témoignage d’un employé de la RTBF radio

La retranscription

mercredi 12 mars 2008

En avril 2006, nous avions publié le témoignage sonore d’un employé de la RTBF au sujet de la place que prend la publicité sur le « service public » de radio-télévision. Suite aux développements récents sur ce sujet, nous avons trouvé utile de retranscrire cet entretien plus qu’instructif [1].

Réécoutez ce témoignage ou téléchargez-le (mp3 - 9 min 25 - 3,8 Mo) :


Pensez-vous qu’il aurait été possible à un animateur de la radio de service public de faire une émission sur le Contrat de Gestion ?

Franchement, je n’en sais rien. Mais c’est clair que, pour le bouquin de Bernard Hennebert, il y a eu quelques émissions et, très vite, on a dit « Arrêtez de faire de la pub à ce mec. » Notamment sur La Première. Et Jean-Pierre Hautier a fait passer une consigne disant « Les émissions avec ce mec ne sont pas les bienvenues. »
Vous voyez ce que ça veut dire…

Et avez-vous observé une évolution de la place de la pub à la RTBF ?

Ce qui est important, par rapport à il y a 10‑15 ans, c’est qu’il y a une nouvelle génération de travailleurs qui ont tous biberonné dans les radios commerciales avant d’atterrir à la RTBF (je parle ici de la radio). La pub est donc vraiment rentrée dans les têtes, dans les meilleurs cas comme une contrainte nécessaire à laquelle on n’échappe pas, et dans le pire des cas, comme faisant partie du décor naturel de la radio, au même titre qu’un billet culturel ou que le journal parlé. Je pense que c’est cette contamination des esprits, insidieuse et progressive, qui est la plus dangereuse et la plus marquante quant à la pratique quotidienne, parce qu’on considère que la pub est quelque chose de normal et qu’il est normal qu’une émission soit interrompue par un tunnel de pub.

Et c’est surtout marqué, évidemment, dans les chaînes du type musical parce que, sur les chaînes musicales, il n’y a pas vraiment d’émission. On appelle ça des « tranches », pas des « émissions ». C’est quand même significatif. Et, à partir du moment où il n’y a plus d’émissions mais des « tranches », effectivement, sur certaines radios, il y a de la pub quasiment toutes les 12‑15 minutes. Donc on aménage le contenu en fonction de la grille horaire des publicités qui peuvent nous tomber dessus, c’est logique. Du style : « J’aurais bien aimé passer ce morceau de 15 minutes. » – « Ah non ! trop long. » – « OK, je vais prendre le même artiste mais je vais prendre un morceau plus court, pour qu’il passe en entier. »

Donc, on n’est plus dans le schéma classique où on a une émission d’une heure dans laquelle on peut naviguer comme on veut, organiser une rythmique, une mise en page. Comme pour un montage de film : on ne monte pas son film si on sait que c’est un feuilleton américain qui sera interrompu toutes les 10 minutes. Forcément, le rythme du montage sera différent : on dira « Non, un grand plan-séquence, ça ne va pas, il est trop long, la pub arrive… », etc. Et, en poussant le bouchon un peu loin (mais on n’en est pas encore là), on pourrait se dire que la vraie grille c’est la pub et que, entre chaque pub, il y a des programmes résiduels.

Finalement, l’ossature véritable de la chaîne, c’est la grille des pubs dans la longueur et la fréquence de chaque tunnel. Concrètement, maintenant, tout est automatisé par ordi et il y a une fourchette de 12 minutes avec un point central. Donc, tu as 6 minutes avant et 6 minutes après et, si par distraction ou parce que le voyant rouge ne fonctionne pas, on déborde, et la pub part toute seule. Et, en plus de cela, on n’a aucun droit de regard, quel qu’il soit, sur les messages publicitaires, sur leur contenu parce que, de toute façon, ça ne fait pas partie du contenu de l’émission. C’est une pirouette.

Quand certains déclarent « La pub est un mal, on est bien d’accord. Mais c’est un mal nécessaire », le pensent-ils vraiment ou se servent-ils de cet argument comme une sorte de chantage pour faire passer la pilule ? Vous voyez ce que je veux dire. Il y a toujours une ambigüité. C’est je ne sais plus quel patron français, je crois que c’est TF1, qui disait « Moi, je vends du temps d’antenne aux annonceurs. » Et c’est clair que, officiellement, un service public se préoccupe d’abord de son auditoire. Mais c’est clair que cette présence permanente de la pub, qu’on le veuille ou non, consciemment ou inconsciemment, finit par gangréner les contenus par cette ambigüité.

Parce que, à qui s’adresse-t-on ? Aux annonceurs ou au public potentiel ? Est-ce qu’il faut faire beaucoup d’audience pour avoir un maximum de public, pour rendre les gens plus intelligents, pour rendre les gens plus ouverts, plus citoyens ? Ou est-ce qu’il faut faire un maximum d’audience pour engranger un maximum de recettes publicitaires ? Eh bien, certains vont dire : « Les deux. C’est pas incompatible. »

Mais, bon, il y a quelques années, quand on n’avait pas encore de pub commerciale, il y avait ce qu’on appelle le parrainage, les pubs déguisées. Eh bien, tu étais félicité si ton émission était parrainée. « Ah ben, si ton émission est parrainée, c’est parce qu’elle marche bien. Si ton émission n’est pas parrainée, c’est qu’elle ne marche pas bien. » Donc, là, on est déjà dans une déviance, dans une dérive. Parce que, si mon émission est bien parce que, même si elle ne fait pas beaucoup d’audimat, elle a un qualimat important, un public de niche, fidèle, qui existe (parce que les publics minoritaires, c’est aussi un des rôles du service public)… Une émission qui s’adresse à un public dit « minoritaire » et qui touche 80% de ce public minoritaire (donc 80% de parts de marché de ce public minoritaire), c’est un beau succès. Et voilà ! même moi, j’ai utilisé le mot « parts de marché ». C’est insidieux, ça.

Et il y a aussi ce côté un peu pervers qui consiste à dire « On est trop pointu, il faut être plus grand-public. » Bon, tu deviens grand public, tu as paradoxalement moins d’audience parce que ton public de fidèles de départ, tu l’as forcément perdu. Mais tu n’as pas forcément trouvé un autre public plus large parce que, lui, est déjà occupé ailleurs, à la concurrence : tous les gens préfèrent l’original à la copie. Et, au lieu de se dire « Ouhlà ! Retrouvons notre intégrité », c’est le raisonnement inverse : on dit « Vous n’avez pas encore été assez grand-public. Il faut l’être encore plus ! » Donc, le dernier noyau de fidèles qui suivait depuis le début, tu le perds tout à fait et tu n’as toujours pas trouvé un autre public. Au lieu, alors, de se dire « Ouhlà ! Redevenons exigeants, pour rattraper notre public et essayer de l’élargir à partir du noyau dur », eh bien non, on fait l’inverse. Et, plus ça va mal, au lieu de se dire « Revenons à nos valeurs, quoi ! Quitte à les remettre en question, à les moderniser (ce n’est pas là la question) mais revenons au moins au tissu intrinsèque des valeurs », non, on s’enfonce dans ce qui fait la raison de l’échec. Je ne sais plus quel journaliste français disait « Ne confiez jamais les clés de la solution à celui qui a créé le problème » parce que le problème va s’agrandir. Eh bien, c’est ça qu’on fait et, ici, on s’enfonce dans une sorte de « ventre mou » où tous les médias sont interchangeables, dans une sorte de combat concurrentiel destructeur. En tout cas, destructeur pour le service public, ça c’est clair.

Donc, effectivement, il y a plein de questions globales. Cela dit, dans l’état actuel des choses, il n’y aurait pas de pub, c’est clair qu’il y a un quart de ressources en moins, ce qui veut dire qu’il y a au minimum une chaîne télé ou une chaîne radio qui saute. Bon, maintenant, faut-il qu’un service public d’un territoire de poche qui fait à peine 4 millions d’habitants ait cinq chaînes radio et deux, voire trois, chaînes de télé ? On fragmente de plus en plus. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus moyen de fédérer un vieux de soixante ans et un jeune de vingt ans sur le même contenu ? Non : parce que le vieux de soixante ans ne consomme pas les mêmes choses que le jeune de vingt ans. Il n’est pas touché par le même type de messages de séduction, il ne va pas consommer au même rythme. Donc, pour que les publicitaires visent juste, on va faire des chaînes de plus en plus calibrées sur des cibles. Tu as donc une fragmentation. Exemple récent : l’éclatement de Radio 21 entre Pure FM et Classic 21. Les publicitaires sont très contents avec ça.

Maintenant, se pose la question des moyens parce que, effectivement, j’ai l’impression qu’on rentre complètement dans un cercle vicieux. Parce que, « fragmenter » veut dire « des chaînes en plus ». Des chaînes en plus, c’est de l’argent en plus. Donc, il faut de la pub en plus. Et, voilà, on rentre dans un cercle vicieux mais ça a des limites. On ne peut pas fragmenter à l’infini, surtout sur un territoire petit comme le nôtre. Parce que le serpent se mord la queue, et voilà ! En poussant le bouchon loin, ça coûterait plus d’argent de créer un nouveau produit en espérant ramener de la pub que ça n’en ramènerait.

Finalement, on en arrive à des paradoxes inouïs que les meilleurs documentaires de la BBC sur les sujets aigus sont diffusés par RTL-TVi et pas par la RTBF. Et, donc, on a des émissions intelligentes… Enfin, l’intelligence de cette station commerciale est parfois de passer des programmes intelligents qui vont toucher un large public. Et, du coup, ils grignotent encore plus l’image de la nécessité éventuelle d’un service public. « Puisque les commerciaux font du service public, supprimons le service public ! » Les images sont devenues complètement brouillées, quoi ! Et, à un certain moment, le brouillage va être tel que, pour des raisons budgétaires, on va dire « Finalement, OK. Ils font ça bien, les commerciaux. Pourquoi on devrait s’encombrer d’un service public ? » Et l’homme politique va se dire « De toute façon, mon message est passé au journal parlé de 7h30 du matin sur TVi, je ne vais plus à la RTBF. »

Notes

[1Nous nous sommes cependant permis d’adapter ponctuellement les paroles de cet employé afin de les rendre plus lisibles qu’une transcription brute du discours oral d’origine.


Suivre la vie du site Articles | Suivre la vie du site breves | Contacts | Confidentialité