Accueil > Dossiers > RTBF > Pub RTBF : Enfin, CDH et ECOLO s’expliquent !

Pub RTBF : Enfin, CDH et ECOLO s’expliquent !

Nos médias : N° 65 (Journal du Mardi du 04/03/2008), Rubrique de Bernard Hennebert, coordinateur de www.consoloisirs.be

vendredi 28 mars 2008

Jusqu’à présent, le débat de la suppression de la publicité sur le service public de l’audiovisuel ravivé par l’inattendue croisade de Nicolas Sarkozy ne semble concerner que le PS et le MR, si l’on en croit la presse écrite traditionnelle et les débats programmés par la RTBF (« Mise au point » et « Matin première »).

Pire, l’interlocuteur inattendu qui s’est invité dans la discussion (une plateforme des 16 associations souvent de premier plan) semble jusqu’à présent tenu à l’écart. Il a eu droit certes à la publication d’une « carte blanche » [1] mais peu de journalistes nourrissent de ses arguments les questions qu’ils posent à leurs deux interlocuteurs politiques qui sont déjà en campagne préélectorale ! [2]
Il nous a donc semblé utile d’interroger Julie de Groote (CDH) et Yves Reinkin (ECOLO), deux parlementaires qui participent aux travaux de la Commission de l’audiovisuel du Parlement de la Communauté française, et de les confronter notamment aux réflexions de la « société civile ».
Les deux intervenants n’ont pas improvisé leurs réponses puisqu’ils ont eu le temps de les mettre par écrit. C’est donc consciemment qu’ils répondent franchement aux questions ou qu’ils tournent autour du pot, qu’ils cernent ou non les enjeux que nous leur proposons. Ces propos ainsi recueillis sont d’ailleurs bien dans la lignée de ce que l’on peut régulièrement entendre dans l’enceinte parlementaire lorsque nos élus y confrontent ou superposent leurs idées [3].

Une enquête ?

Philippe Mahoux et tous les ministres de l’audiovisuel MR et PS qui lui ont succédé depuis une quinzaine d’années ont refusé l’idée de mener une enquête scientifique indépendante destinée à analyser les effets d’une diminution ou d’une suppression de la publicité à la RTBF, la recherche de financements alternatifs, etc. Lors d’une séance plénière au Parlement, le 17 juillet dernier, Mme Anne-Marie Corbisier, chef de groupe CDH, confirmait à sa manière ce constat : « … C’est vrai qu’aucune étude n’envisage la possibilité de sortir (la RTBF) de la publicité ».
La carte blanche récemment signée par seize associations (MOC, Ligue des Familles, CRIOC, CJEF, ATTAC, Inter-Environnement, GSARA, etc.) revendique « pareille étude approfondie de type scientifique », avant tout débat parlementaire [4].

- Question : Y-a-t-il une urgence particulière à programmer ce débat parlementaire (ce qui pourrait être un mauvais prétexte pour se passer de l’enquête scientifique…) puisque le contrat de gestion de la RTBF applicable jusqu’en 2012 a été voté et est entré en application ?
- Julie de Groote  : J’éviterais d’enfermer un débat aussi important dans une fourchette de dates données. Tout dépend du sens que l’on donne au mot urgence. Je ne fixerai pas de priorités dans le temps entre le débat et l’enquête que vous mentionnez. Un débat peut prendre connaissance d’une enquête à un moment déterminé de sa maturation. Tout comme une enquête peut alimenter un débat.
- Yves Reinkin  : Pour Ecolo, il y a une double urgence : préparer le débat en commandant une étude scientifique et organiser un débat public, objectif, sur le financement de notre télévision de service public.
Le nouveau contrat-programme est certes en action, mais aucun débat sur les missions de la RTBF n’avait abouti lors de son adoption fin 2006. Souvenez-vous, les partis de la majorité avaient été incapables de présenter leurs recommandations communes. Des incitants externes sont venus renforcer cette urgence : la Communauté française se doit de préparer une réponse crédible et viable aux pressions européennes... Précision importante : si j’évoque l’urgence, cela signifie pour moi qu’il faut s’atteler à la tâche, que le Parlement doit enfin se prononcer sur les modalités d’organisation de ce débat, sur l’étude scientifique à réaliser. Tout le contraire de « bâcler » ou « contourner » ce débat en décidant par exemple de le (con)tenir dans le cadre d’une séance unique de commission, ou en auditionnant une longue série de personnalités sans cadrer suffisamment les questions qui leurs seraient proposées.

- Question : Souhaitez-vous cette enquête ?
- Julie de Groote  : Comme toute enquête ou production scientifique, ces résultats ont le mérite d’exister et d’être, le cas échéant, examinés, pour autant que cette enquête soit rigoureuse et basée sur une méthode scientifique.
- Yves Reinkin  : Je souhaite cette étude pour deux raisons : technicité du dossier et nécessité d’aider le MR et le PS à passer des actuels « crêpages de chignons » idéologiques par voie de presse ou d’hémicycle à une attitude responsable et constructive.

- Question : Demanderez-vous qu’elle soit financée par le Parlement lui-même ou par le Ministère de la Communauté française, ce dernier ayant déjà publié des enquêtes sur la violence gratuite à la télévision ou sur les stéréotypes sexistes véhiculés par les médias audiovisuels ?
- Julie de Groote  : Je serais encline à demander au Ministère de la Communauté française de diligenter cette enquête. Si cette enquête doit alimenter le débat parlementaire, et qu’elle est commanditée par le Parlement, d’aucuns n’hésiteront pas à nous taxer de parti pris…
- Yves Reinkin  : Le règlement de notre Parlement prévoit en son article 35ter que la Conférence des Présidents décide des modalités d’organisation de débats sur un thème particulier, lorsqu’ils sont demandés par une Commission. Dans ce cadre, l’opportunité de solliciter l’aide d’un expert extérieur existe. Cela me paraît, en tous cas, être une bonne voie pour réaliser cette étude.

L’emploi : un but ou un moyen ?

Marc Moulin conclut ainsi la préface qu’il vient de signer pour mon nouveau livre [5] : « La pub n’est ni mauvaise, ni méchante. Elle n’a jamais empêché la qualité de l’info dans les grands quotidiens. Mais il faut la craindre dans les médias à zapette, ceux qui n’ont pas la force de résister à ses déviances. Il faut donc sauver la RTBF, et qu’elle fasse retour au non-marchand, qui est son lieu de naissance et sa maison. Ce n’est pas utopique. Cela consistera à supprimer des programmes que seule la pub a fait naître, et des personnels et moyens que seule la pub a engagés  ».

- Question : Quelles réflexions suscitent en vous la lecture de ce texte plutôt inhabituel ?
- Julie de Groote  : Je pense que nous avons déjà eu l’occasion de nous prononcer sur la définition du service public au moment des négociations du contrat de gestion ainsi que, de façon plus nuancée, sur la publicité, à cette même occasion et en juillet dernier quand nous avons modifié le décret sur la radiodiffusion et le décret portant statut de la RTBF. Ces débats étaient publics. Vous pouvez facilement prendre connaissance de leurs comptes-rendus.
- Yves Reinkin  : Je pense que la pub est parfois mauvaise ou méchante. Comme dans le cas des publicités « écolo-malhonnêtes » qui font croire que l’on respecte l’environnement en achetant une voiture… Ou ces publicités qui cherchent à faire boire de l’alcool aux adolescents. La nécessité de faire retour au non-marchand évoquée par Marc Moulin rejoint les propositions d’Ecolo de recentrer et réaffirmer les missions de service public de la RTBF. Avant de passer à l’acte de façon kamikaze et de décider « supprimons la pub et tout ce qui tourne autour », comme la fait le Président Sarkozy, Ecolo demande que l’étude objective envisagée puisse estimer le poids précis de cette publicité au sein de la RTBF (ceci en moyens et en personnel), et dresser le profil de pistes alternatives de financement. Ne jouons ni avec notre télévision publique, pas plus qu’avec son personnel.

- Question : Combien la RTBF dépense-t-elle annuellement pour prospecter et gérer le publicité sur ses antennes ?
- Julie de Groote (CDH)  : Vous savez sans doute que la RTBF ne prospecte pas elle-même le marché publicitaire. C’est la RMB qui est chargée de cette mission.
- Yves Reinkin (ECOLO) : Je ne dispose d’aucune étude permettant de répondre avec exactitude à cette question. Si vous la détenez, je suis preneur ! Sinon, c’est une question qui pourra utilement être abordée dans l’étude scientifique évoquée.

Culture, social et audiences

On entend souvent le raisonnement suivant : moins ou plus du tout de pub, donc davantage d’émissions culturelles et plus tôt, donc plus de programmes élitaires, donc moins d’audience, ce qui mène à la mort à moyen terme du service public car il ne pourra plus justifier valablement l’octroi de sa dotation.

- Question : Partagez-vous cette opinion ?
- Julie de Groote  : Je ne connais aucun téléspectateur qui réclamerait plus de publicité. Moins ou plus du tout de publicité est l’idéal que d’aucuns partagent, mais qui actuellement n’est pas réaliste financièrement. J’ai eu l’occasion de m’exprimer sur ce sujet en séance plénière en janvier dernier au Parlement.
Les émissions culturelles, en tant que composante des missions de service public, apportent une plus value à la qualité de ce service. Toutefois, on ne façonne pas un public par décret… Même si je partage votre goût pour la culture, rien ne prouve que le déplacement des émissions culturelles sur la grille horaire attireront plus de monde et donneront le goût de la culture au public qui est confronté à une offre télévisuelle francophone non négligeable.
N’oublions pas non plus, dans ce contexte, l’environnement technologique et normatif international. Si nous voulons donner à la RTBF ses chances de survivre dans un environnement concurrentiel qui va crescendo, n’alourdissons pas inutilement les charges qui pèsent déjà sur elle. Un contrat de gestion bien négocié, qui balise au plus près les missions de service public est, dans cet environnement technologique et normatif en mutation, un gage de préservation de la qualité de ce service. Enfin, n’oublions pas que le contenu du contrat de gestion, tel qu’il a été négocié, impose que la chaîne soit présente dans tous les genres…
- Yves Reinkin  : Mon vœu serait qu’un programme de qualité à une heure de grande écoute puisse se réaliser sans l’aide de publicité tout en faisant de l’audimat ! Et comme il n’est pas interdit de chercher les voies pour y parvenir…Ceci dit, ces propos soulignent la question centrale de l’éducation aux médias des auditeurs de la Communauté française. Ecolo souhaite que la RTBF renforce résolument son implication en matière d’éducation permanente. C’est un des éléments fondamentaux qui justifie sa dotation.

- Question : Ne pensez-vous pas que, au contraire, l’effort majeur à faire à la RTBF serait plutôt de renforcer ses émissions sociales au sens large (jusqu’aux émissions de consommateurs) après la disparition au prime-time d’ « Autant savoir », « Cartes sur table », « Faits divers », « Droit de cité », etc. ? Etes-vous d’accord avec le fait que lorsque ces émissions « sociales » savent s’adapter à l’évolution des mentalité, lorsqu’elles sont audacieuses et qu’elles sont programmées aux heures de grande écoute, elles sont porteuses d’audience et de qualimat ?
- Julie de Groote  : Je ne peux que partager votre avis selon lequel « lorsque ces émissions sociales savent s’adapter à l’évolution des mentalités, lorsqu’elles sont audacieuses et qu’elles sont programmées aux heures de grande écoute, elles sont porteuses d’audience et de qualimat ». Mais même si leur présentation à une heure de grande écoute est souhaitable dans l’absolu, je ne suis pas convaincue que leur diffusion systématique dans ce créneau horaire modifiera fondamentalement les habitudes de consommation du public, avec toutes les dérives en terme d’audience que cela induit. N’en concluez pas toutefois que je suis partisane d’une programmation systématique de ces émissions à des heures tardives où seul un public d’initiés est devant son petit écran.
- Yves Reinkin : Il faut résolument faire le pari de l’audience et de la qualité pour les programmes « sociaux ». Mais pour ce faire, comme vous le soulignez, il faut savoir s’adapter, ne pas s’arcbouter sur le passé : les émissions évoquées ne doivent pas être considérées comme des « tours d’Ivoire » immuables. L’évolution projetée de l’émission pour enfant « Bla-Bla » serait un bon exemple du dynamisme qui nous paraît souhaitable, si celle-ci était programmée en prime-time.
À ceux qui seraient tentés de considérer cette logique de « programmes sociaux en prime-time » comme utopique, Ecolo propose de tenter le coup, avec deux filets de sécurité : l’audimat d’un côté. Et la mise en place d’un outil d’évaluation permanent, sous la forme de 4 ou 5 panels d’auditeurs et de téléspectateurs, encadrés par des chercheurs, de l’autre.

- Question : La RTBF a mené une expérience totalement inédite pendant deux saisons. « L’Hebdo », l’ancêtre de « Questions à la Une » fut diffusé dans la foulée du JT de 19H30, sans pause publicitaire. Pendant cette période, il attira chaque semaine en moyenne 1/3 à 1/4 de téléspectateurs de plus (un supplément d’environ 100.000 personnes) par rapport aux autres diffusions de cette émission lorsque celles-ci étaient précédées par des « tunnels publicitaires ». Quels enseignements tirez-vous de ce fait ?
- Julie de Groote (CDH)  : J’ignore quel était l’audimat les soirs de diffusion de ces émissions. Même si on peut admettre qu’un canal publicitaire a amené le téléspectateur à changer de chaîne, il ne serait toutefois pas scientifiquement honnête de dire que la seule publicité a fait fuir le téléspectateur.
- Yves Reinkin (ECOLO) : La question est de savoir pourquoi la RTBF n’a pas poursuivi cette programmation…

Notes

[1Le Soir, 30/01/08.

[2À l’exception de l’enquête «  La RTBF sans pub ? » de Laurent Arnauts parue dans notre numéro précédent.

[3Vous pourrez découvrir l’intégrale des questions et des réponses des deux parlementaires sur www.consoloisirs.be (rubrique N° 65 du JDM).

[4Voir JDM, 05/02/2008, page 43.

[5« Il faut sauver la RTBF » (2008, Couleur Livres).


Suivre la vie du site Articles | Suivre la vie du site breves | Contacts | Confidentialité