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Dossier du Journal du Mardi n°341 - 5 février 2008

Comment la pub peut saboter une émission

Par Bernard Henebert

lundi 18 février 2008

Dans son édition du 5 janvier 2008, le Journal Du Mardi consacrait un important dossier à la place et au rôle de la pub à la RTBF. Au cœur de ce dossier, une interview de l’actuelle Ministre (PS) de l’audiovisuel et l’ancien Ministre (MR) de la même compétence, document révélateur sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.
Le Journal Du Mardi est le premier organe de presse à réellement ouvrir le débat « pub à la RTBF », posant les questions qui s’imposent et faisant apparaître clairement des enjeux et des questions que les décideurs éludent depuis de nombreuses années.

Ce dossier est (presque intégralement) reproduit ici, avec l’aimable autorisation du Journal Du Mardi.

Le dossier du Journal Du Mardi :
- « Demandeur de rien, vraiment ? »
- « La RTBF sans pub ? La Ministre (PS) contre l’ex-Ministre (MR) de l’audiovisuel »
- « La pub, vue par Test Achats et Respire : Réguler ou supprimer ? »
- « Derrière l’audience qui pour certains est un mot vulgaire, il y a le citoyen qui pour tout le monde est un mot très noble »
- « La mort de l’audimat ne saurait être la fin de l’audience »
- « Comment la pub peut saboter une émission »


Comment la pub peut saboter une émission [*]

L’un des actes les plus cyniques qu’un diffuseur puisse commettre consiste à dépenser des budgets conséquents pour produire une émission de qualité et programmer celle-ci à un horaire dont il sait pertinemment bien que le public potentiel est dans l’impossibilité matérielle de la regarder. En 2004, la RTBF avait agi ainsi. Une question posée à la ministre Laanan par la parlementaire Véronique Cornet (MR) et la mobilisation de groupes de pression l’avaient fait reculer mais en 2007, trois ans plus tard, le service public remet le couvert comme si de rien n’était !

Myriam Katz, la rédactrice en chef du Ligueur avait lancé le brûlot dans son hebdo daté du 16 juin 2004 : « Seize heures quarante-cinq : “Bla-Bla” a commencé. De nombreux enfants n’en verront que la fin, faute de rentrer suffisamment tôt à la maison… Certaines mauvaises langues disent qu’en glissant “Bla-Bla” plus tôt dans l’après-midi, notre service public libérait ainsi une tranche horaire plus intéressante pour les annonceurs commerciaux – l’après 18H – puisque, à ce moment-là, le public est d’office collé au petit écran… Il y a peu, les émissions pour enfants sont passées de La Une à La Deux (qui ne se capte pas partout en Belgique), aujourd’hui, elles ont changé de tranche horaire et sont plus tôt dans l’après-midi… Jusqu’où va-t-on les reléguer ? Le jeune public faute d’être accessible aux annonceurs, ne compterait-il plus que pour de la roupie de sansonnet ? ».

Le 19 octobre 2004, la Ministre Laanan répond que, dès janvier 2005, « “Ici Bla Bla” retrouvera son horaire d’origine, c’est-à-dire aux environs de 17H15 et “C’est pas sorcier” occupera le créneau actuel de “Ici Bla Bla”, vers 16H30 ». À la rentrée 2007-2008, La Deux programme “C’est pas sorcier” à 15H40 (au lieu de 16H30) et “Ici Bla Bla” à 16H05 (au lieu de 17H15). Interrogée par Laurent Hoebrechts pour La Libre Belgique du 10 octobre 2007, Mme Katz sera ferme : « On peut reprendre tel quel le texte que nous avions publié à l’époque. Il est toujours d’actualité. Il faut être réaliste : à cette heure-là, les trois quarts des enfants ne verront pas l’émission. »

Dès le vendredi 14 septembre 2007, la couverture de Peps (le supplément TV quotidien du groupe Sud Presse) titre sur « Bla Bla est-il en danger ? » : « (…) Les premières audiences ne sont pas rassurantes : alors qu’environ 10.000 spectateurs regardaient “Ici Bla Bla” lundi et mardi dernier, ils étaient jusqu’à 50% de plus en septembre 2006. Il est trop tôt pour tirer des conclusions mais pas pour poser la question de la pertinence de ce nouvel horaire. »

Le 10 octobre 2007, trois parlementaires questionnent sur ce sujet la ministre Laanan en séance publique de la commission de la culture et de l’audiovisuel au Parlement de la Communauté française. Pour la presse, c’est « un fait rare », « ce n’est pas banal » [1]. La ministre lit une longue explication chiffrée de Jean-Paul Philippot que réfutent ses trois interpellateurs. Elle ajoute : « La RTBF n’a pas désinvesti dans ses programmes jeunesse. Je lui fais entièrement confiance quant à la programmation des émissions destinées aux jeunes, même si elle m’oblige à enregistrer ces émissions afin de les visionner plus tard avec mes enfants. »

Ce à quoi Jean-Paul Wahl (MR) réplique : « À partir du moment où cette émission est diffusée à 16H05, les enfants auxquels elle s’adresse sont moins nombreux à pouvoir la regarder. D’aucuns considèrent qu’il suffit de l’enregistrer sur cassette vidéo mais alors, pourquoi ne pas la diffuser à 2h du matin ? Cela ne dérangera personne… Il n’y a aucun élément objectif qui justifie ce changement. »

Jean-Paul Procureur (CDH) rappelle que, selon l’article 27 du contrat de gestion, la RTBF programme et diffuse des programmes réguliers pour la jeunesse, au moins du lundi au vendredi, aux heures d’écoute appropriées : « (…) La question est évidemment de savoir ce que signifie “une heure d’écoute appropriée” ». Comment définir ce créneau horaire ? Ceci constitue le nœud du problème mais Mme Laanan ne le dénoue pas alors qu’elle est censée répondre aux questions qui lui sont parvenues plusieurs jours à l’avance par écrit.

Le même (mauvais) traitement sera réservé à deux autres interrogations émises par Yves Reinkin (ECOLO) : « Pourquoi “Bla Bla” n’est pas programmé sur La Une et pourquoi pas avant le JT, comme l’émission “Bébé Antoine” d’autrefois ? Même si elle ne durait que quelques minutes, elle s’adressait à l’époque à la quasi-totalité des petits. Estimez-vous donc que le choix de l’heure soit judicieux ? Dans la négative, quelles mesures comptez-vous adopter ? » Et : « Mme la ministre, vous avez déclaré que la RTBF s’est basée sur des études concernant les émissions destinées à la jeunesse. J’aimerais prendre connaissance de ces études. Pourrions-nous en disposer ? » Une autre question recevra une réponse – hélas, quelque peu sibylline – de la ministre. Pourquoi en 2004 Mme Laanan avait réussi à faire rectifier l’heure de diffusion par la RTBF, et pas trois ans plus tard ? La ministre : « La différence, c’est qu’en 2004, l’émission “Bla Bla” risquait d’être arrêtée. Aujourd’hui, l’intention de la RTBF est de la renforcer, notamment par les moyens technologiques. Cette émission n’est donc aucunement remise en cause ». Une ultime réaction de Jean-Paul Wahl restera sans écho : « Je comprends d’autant moins. On va donc consacrer des moyens complémentaires à une émission diffusée dans une tranche horaire où le nombre d’enfants ayant la possibilité de la regarder est nettement moins élevé. C’est incompréhensible. »

Pas incompréhensible pour tout le monde ! Dans sa question, le parlementaire Jean-Paul Procureur émet une hypothèse : « Quels éléments justifient ce nouveau déplacement ? On sait que la RTBF ne peut diffuser de publicité moins de 5 minutes avant et après les émissions destinées aux moins de douze ans. Cette interdiction justifierait-elle leur renvoi à une heure moins attractive pour les annonceurs ? Ne devons-nous pas craindre que la chaîne consacre ces plages-horaires à de nouveaux programmes à destination des adolescents ? Nous savons, en effet, que ce public attire les annonceurs publicitaires. »

(…)

Le députe Yves Reinkin (ECOLO) interpellera à nouveau la ministre, le 29 novembre 2007, pour pouvoir consulter la fameuse étude interne de la RTBF. Fadila Laanan lui répond : « (…) Si j’estime normal de vous en révéler certains éléments dans le cadre de l’exercice de votre contrôle parlementaire, il ne me semble pas opportun d’exiger de la RTBF la communication externe d’un tel document dont la nature est stratégique. Pareille initiative créerait un précédent et la situation ne le justifie pas. Il ne s’agit pas d’un cas de force majeure. » Qui définit donc ces cas de force majeure ? La RTBF ? La ministre ? Le droit divin ? Et comment débattre démocratiquement dans pareil climat obscurantiste ?

Notes

[*Extrait du livre de Bernard Hennebert : Il faut sauver la RTBF, Éd. Couleurs livres, 2008, 144 p.

[1Vers l’Avenir, 9 octobre 2007 et La Libre Belgique, 10 octobre 2007.


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