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mise à jour 18 décembre 2007 - précision d’Alain Gerlache

« Médias Première » parle du JEP : la RTBF frôle la faute éditoriale.

Test-Achats rejoint le JEP : résiliez votre abonnement !

mardi 11 décembre 2007

Dans la dernière demi-heure de l’émission « Médias Première » du vendredi 7 décembre, Jean-Pierre Hautier et Alain Gerlache se sont posé la question « Peut-on contrôler la pub ? » à l’occasion de l’opération marketing du JEP. Alain Gerlache écrit sur son blog que le JEP « est l’organe qui est chargé d’examiner la conformité des messages publicitaires avec les règles légales et éthiques applicables en Belgique. »

Médias Première 07-12-2007 - le JEP
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Ce point de départ est pour le moins problématique...

Rappelons que le JEP (Jury d’Éthique Publicitaire, à prononcer Juge Et Partie) est une émanation du Conseil de la Publicité, lequel « [...] a pour but la promotion, la valorisation et la défense de la communication publicitaire et de sa liberté, facteur d’expansion économique. » [1].

Le JEP est composé de membres issus des associations représentatives des annonceurs, des agences de communication et des medias.

C’est l’organe « d’auto-régulation », qui affirme prendre soin des consommateurs et être garant de la responsabilité et de l’éthique de l’industrie publicitaire. S’il ne s’agissait d’une stratégie de lobbying destinée à accroître la pression publicitaire en prétendant qu’elle est devenue responsable, le JEP serait tout au plus une triste plaisanterie de mauvais goût. Malheureusement, cette stratégie d’auto-(dé)régulation recueille un certain succès, comme l’émission de vendredi matin l’indiquait bien : lorsqu’elle parle de contrôle de la publicité, la RTBF invite le lobby publicitaire...

Un enfant de 8 ans sait pertinemment que l’arbitre d’un match de foot ne peut pas faire partie de l’une des deux équipes. L’industrie publicitaire, qui reste largement incontrôlée à la différence d’autres secteurs industriels, affirme quant à elle que « l’auto-régulation » permet à la fois d’assurer une régulation plus efficace (comprenez « moins ou pas de législation et de contrôle ») et la responsabilité du secteur (puisqu’on vous le dit). Du petit lait pour feu notre service public de l’audiovisuel.

Les critiques de la pub étant de plus en plus vives en Belgique et ailleurs, le JEP tente une pseudo ouverture, en s’associant à des « représentants » de la « société civile » et des consommateurs. Il s’agit là d’une initiative européenne coordonnée par l’EASA, l’un des principaux chevaux de Troie de l’industrie publicitaire dans les couloirs des institutions de l’Union Européenne.
Ainsi peut-on lire sur le site de l’alliance (EASA) que des « réformes majeures » des organes d’auto régulation français et belge sont en cours [traduction libre de Respire] : «  le JEP, l’organe d’auto-régulation belge, a également annoncé des réformes majeures lors d’une conférence de presse à Bruxelles le 6 décembre. À compter du 1er janvier 2008, le JEP sera constitué à parts égales de représentants de l’industrie publicitaire et de représentants de la société civile. Une procédure d’appel et une chambre d’appel séparée seront introduites. En outre, la compétence du JEP sera augmentée pour couvrir tous les contenus de marketing direct à travers un accord avec l’ABDM (Association Belge de Marketing Direct) ».

C’est à cette occasion que le JEP était reçu dans « Médias Première », avec... Jean-Philippe Ducart, porte-parole de Test-Achats qui, vous l’aurez compris, est la première organisation à se fourvoyer dans le piège pathétique du Conseil de la Publicité [2].

Résiliez votre abonnement Test-Achats, asbl pro-publicitaire

Il est vrai que Test-Achats est connu pour son travail d’information sur les produits de consommation courante, autant que pour ses activités de marketing agressif (la montre gratuite en échange d’un abonnement, etc.) Le choix de l’asbl étonne cependant, tant la ficelle est grosse [3].

Après avoir souligné la difficulté de contrôler la publicité, Jean-Philippe Ducart déclarera par exemple lors de l’émission n’avoir « pas encore trouvé la solution miracle, la solution idéale pour faire en sorte que la publicité soit acceptable pour tous », étant entendu que lutter contre l’invasion publicitaire est « un combat d’arrière-garde ». Un tel programme publicitaire dans la bouche du porte-parole d’une association censée défendre les consommateurs, cela choque, pour deux raisons au moins.

Primo, de nombreux sondages, en Belgique et ailleurs, indiquent qu’il existe un fort ras-le-bol face à l’agression publicitaire permanente. Les associations de consommateurs devraient donc logiquement prendre position contre ce type de propagande commerciale, qui est imposée aux personnes et constitue à ce titre une atteinte flagrante à la liberté personnelle de non-réception d’un message commercial.

Secundo, chacun ou presque le sait aujourd’hui, « si tout le monde consommait comme le Belge moyen, il faudrait trois planètes ». Or, nous n’en avons qu’une. Cela signifie que nous devons moins consommer, et qu’il en va de notre survie puisque, sans réduction drastique de la consommation, on détruit la planète sans laquelle rappelons-le, l’Homme ne peut survivre. La « protection du consommateur » passe donc aujourd’hui par l’incitation à consommer moins et mieux. Cela passe aussi par la lutte contre le lobby publicitaire hyper-puissant qui impose à tous et en tout lieu des messages incitant efficacement à la surconsommation. Bien loin de prendre acte de l’enjeu économique et social posé par la surconsommation, Test-Achats s’acoquine avec l’un des secteurs économiques les moins transparents en lui rendant service et, ce faisant, prend fait et cause pour la publicité commerciale, outil antidémocratique d’incitation à la dévastation du monde et à l’appauvrissement des consciences.

La défense de la démocratie et de la liberté, la préservation de la planète Terre sont des combats d’arrière-garde pour Test-Achats, qui accepte le développement publicitaire et participe à sa légitimation. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Test-Achats ne protège pas les consommateurs mais bien la consommation.

Mensonges JEPesques en série, la RTBF approuve

Ce « Médias Première » fut l’occasion de vérifier que le moment est venu pour les adhérents de Test-Achats de résilier leur abonnement et de quitter cette asbl pro-publicitaire : Mme Sandrine Sépul, directrice du Conseil de la Publicité et secrétaire adjointe du JEP, affirma que les décision du JEP sont contraignantes (affirmation suivie d’un silence - gêné ? - des deux présentateurs, qui ne relèvent pourtant pas). Un mail et un coup de téléphone d’un membre de l’asbl Respire à « Médias Première » permit d’insister sur cette question qui fut à nouveau posée à Mme Sépul : les décisions du JEP sont-elles vraiment contraignantes ?
Ce à quoi la secrétaire adjointe du JEP répondit par l’affirmative, ce qui est un mensonge. Le JEP ne dispose pas de pouvoir contraignant. Il remet des avis et des recommandations, comme cela est indiqué sur son site internet.

À l’appui de ses propos, Mme Sépul affirme que le JEP est doté d’un pouvoir contraignant en ce que, lorsqu’un message publicitaire est épinglé, le JEP demande à un annonceur de modifier ou retirer ladite publicité et, si l’annonceur ne répond pas à cette demande, le JEP s’adresse alors au diffuseur (média) en lui enjoignant de ne pas diffuser cette publicité.

Le pouvoir contraignant dont il est ici question repose uniquement sur la bonne volonté des acteurs et n’implique éventuellement qu’une perte financière liée aux dépenses déjà effectuées pour une campagne dans le cas où elle viendrait à être suspendue. Il ne s’agit en aucun cas du sens généralement donné au terme « contraignant » qui, en particulier lorsqu’il est employé dans le contexte des activités d’un organe « d’auto-régulation », renvoie au terme légal c’est-à-dire au respect d’une règle obligatoire et à la possibilité d’imposer des sanctions en cas d’infraction.

À notre connaissance, les campagnes suspendues par le JEP sont surtout celles... qui ne sont pas commerciales, comme un message de santé publique pour lutter contre l’addiction à la cigarette ou un site de sensibilisation aux dangers marketing de l’Internet réalisée par le CRIOC. Quelle verve dans l’application des capacités contraignantes !

En revanche, et malgré plusieurs demandes à Mme Sépul, il ne nous a jamais été fourni d’indications statistiques documentées sur le nombre de campagnes de publicité commerciale qui ont effectivement été interrompues suite à une action du JEP. Soulignons d’ailleurs que la plupart des avis négatifs du JEP tombent lorsque les campagnes publicitaires incriminées sont terminées. (Il est moins difficile d’arrêter une campagne déjà finie).

Durant l’émission, Mme Sépul déclarera à ce sujet [nous soulignons] : « (...) lorsqu’on rend une décision, ça arrive très souvent que la décision tombe pendant que la campagne est encore en cours, donc ça garde toute son importance (...) ». En attendant de savoir précisément ce que signifie ce « très souvent » - on aurait aimé que les journalistes de la RTBF fassent leur travail et s’interrogent sur ce point - la prudence oblige de considérer qu’il s’agit d’une affirmation de publicitaire.

Par deux fois donc, Mme Sépul affirme que le JEP dispose de pouvoirs contraignants, trompant les auditeurs qui ne sont pas renseignés sur le JEP sans que Messieurs Hautier et Gerlache ne remettent en cause ces propos mensongers, et sans que Monsieur Ducart, censé porter haut l’intérêt des consommateurs et les défendre des affirmations commerciales mensongères, ne réagisse non plus.

Mme Sépul poussera l’excès jusqu’à affirmer que l’auto-régulation va plus loin que la loi, notamment en matière de publicité automobile puisque les codes éthiques (qui sont volontaires et qui n’interdisent donc aucune pratique publicitaire, surtout lorsque leur application est contrôlée par le JEP) déconseilleraient certaines mises en scène.
En réaction à cette déclaration complètement abracadabrantesque, la RTBF se contentera... d’une approbation par la voix de Monsieur Gerlache qui appuira le propos d’un « Vous êtes plus contraignants ! »

Cette affirmation grossière ne sera pas non plus relevée par le porte-parole de Test-Achats. En réalité, l’autorégulation est une tentative pour éviter la loi et son application, de capter les plaintes des consommateurs et d’éviter à tout prix que la loi existante soit bien appliquée et qu’elle soit développée. Si le Conseil de la Publicité voulait réellement faire preuve de responsabilité, de transparence et d’éthique, il pourrait utilement prélever un pourcentage des bénéfices du secteur publicitaire et le redistribuer volontairement aux services publics pour que les dispositions légales encadrant la publicité soient effectivement appliquées. On verrait à coup sûr une part non-négligeable de la publicité interdite car la publicité commerciale est souvent illégale soit dans son contenu (Une voiture ne peut pas être respectueuse de l’environnement.), soit dans ses modes de diffusion (Combien de panneaux publicitaires sans permis d’urbanismes ? Quid du dépassement publicitaire à la RTBF ?)

Ouf, la RTBF a encore Marc Moulin

Étrangement, alors que la loi constitue ici l’expression des valeurs de la société, elle n’est pas appliquée ou l’est de façon extrêmement lacunaire. Plus étrangement encore, le secteur publicitaire s’efforce de développer des « codes éthiques » et des organes d’auto-régulation autofinancés plutôt que de promouvoir l’application de la loi. Test-Achats rejoint ce « bal des hypocrites », roulant dans la farine ses affiliés et les consommateurs qui sont induits en erreur sur la régulation de ce secteur si peu transparent et tellement éloigné des principes de la démocratie.

Dans cette affaire, la RTBF, dont le nouveau contrat de gestion est fortement pro-publicitaire, ne brille guère : le débat du « Médias Première » de ce matin était biaisé en ce qu’aucun tenant d’un discours critique face à l’invasion publicitaire n’était invité sur le plateau ce qui n’est pas une nouveauté (voir : Plainte au CSA : émission « Tout autre chose » du 23/10/2006 sur la publicité à la RTBF.). Dès qu’il est question de pub, la RTBF s’affale dans la nullité éditoriale et le renoncement journalistique, piégée qu’elle est par les décisions propublicitaires de sa direction qui constituent autant de verrous à la liberté (se fâcher avec le JEP, c’est se fâcher avec le Conseil de la Publicité, c’est-à-dire aussi avec les annonceurs qui payent la publicité antidémocratique que la RTBF diffuse...).

MAIS cette fois-ci... les animateurs ont reçu un appel de Marc Moulin, qui a pu faire entendre un autre point de vue et injecter une petite dose de liberté dans une émission qui aurait sinon eu tout d’une simple émission de propagande [4].


Mise à jour du 18 décembre 2007 : A la demande de Monsieur Gerlache
suite à un échange électronique relatif à cette émission sur son blog.
nous précisons que c’est la RTBF qui a appelé Marc Moulin et non l’inverse (ce que l’auditeur ne pouvait deviner). Monsieur Gerlache ajoute (sur son blog toujours) "Un mot de précision : c’est nous qui avions appelé Marc Moulin et non l’inverse, ce qui démontre bien notre souhait d’objectivité que vous mettez en doute par ailleurs."
Chacun se fera son opinion...


Ouf, on est passé à côté d’un nouveau naufrage éditorial grâce à un ex-RTBF : c’est que, mis à part un Bla Bla relégué à une heure où les enfants ne sont pas encore rentrés chez eux, pas une seule personne, pas un seul membre du personnel, pas un seul journaliste de la RTBF ne semble oser émettre sur antenne une critique raisonnable de la pub dans les programmes de Reyers...

La question posée en début d’émission par Messieurs Gerlache et Hautier était « Peut-on contrôler la pub, qui peut contrôler la pub ? » Pas une seule fois, ces deux présentateurs n’ont émis l’idée que les pouvoirs publics, les juges et tribunaux seraient peut-être plus à même et plus légitimes que le secteur publicitaire pour contrôler la pub...
On se réveille ?

Ne portez pas plainte au JEP, il s’en sert pour renforcer le secteur publicitaire !

NB : Le but du JEP est de capter le mécontentement des consommateurs pour prouver son utilité et éviter que les pouvoirs publics n’appliquent la loi en matière de pratiques publicitaires. Toute plainte que vous porteriez au JEP viendrait donc grossir les statistiques de ce lobby non-démocratique et renforcer l’importance que les gouvernements accordent à cet organe. Nous vous conseillons donc vivement de ne pas écrire au JEP, de ne pas porter plainte à cet organe qui vise à promouvoir le développement publicitaire et qui ne dispose pas de pouvoir contraignant.
Pour les plaintes relatives au contenu de certaines publicités, adressez-vous au service de Contrôle et Médiation du SPF Economie.


Voir aussi dans la presse :

« Le Jury d’éthique publicitaire attire Test-Achats dans ses filets », La Libre, 7/12/2007

« La société civile entre dans le JEP », Vers l’avenir, 7/12/2007

« Un nouveau Jury d’éthique publicitaire », Le Soir, 7/12/2007

Notes

[1Les membres du Conseil de la Publicité sont :
l’Union Belge des Annonceurs (UBA),
l’Association of Communication Companies (ACC),
l’Association Belge des Editeurs de Journaux (ABEJ),
la Fédération Belge des Magazines (Febelma),
l’Union des Editeurs de la Presse Périodique (UPP),
l’Association d’Entreprises d’Affichage (AEA),
l’Association Belge des Media Audiovisuels (ABMA),
l’Association Belge du Marketing Direct (ABMD) et
l’Interactive Advertising Bureau (IAB).

[2On apprenait dans la presse que la Fondation Roi Baudouin (?!) mandatera également des « citoyens » et que des universitaires participeront également à cette initiative antidémocratique.

[3Marc Vandercammen, directeur général du Crioc (Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs, dont ne fait plus partie Test-Achats), a d’ailleurs déclaré à propos de cette ouverture du JEP que « les dés étaient pipés depuis longtemps. »

[4Remarquons cependant que Marc Moulin s’affiche actuellement dans une campagne publicitaire pour la Banque de la Poste. On aimerait comprendre, Monsieur Moulin ?


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