Accueil > Documents > Non-violence > Eloge des "désobéisseurs"

-= Voir en ligne : Revue Mouvements (France)- dossier spécial "Grenelle de l’environnement" =-

Eloge des "désobéisseurs"

Interview de Jean-Marie Muller à propos de désobéissance civile et de fauchage d’OGM...

dimanche 25 novembre 2007

"Mouvements : Ecrivain et philosophe, porte-parole du Mouvement pour une Alternative Non-violente, vous avez témoigné devant le tribunal d’Orléans le 26 février 2007 dans le cadre du procès de 32 faucheurs d’une parcelle de maïs génétiquement modifié. À cette occasion, tout en prenant fait et cause pour un moratoire sur les OGM, vous avez surtout défendu les vertus démocratiques de la désobéissance civile. Comment peut-on justifier la désobéissance devant un tribunal ?

Jean-Marie Muller : Ce que j’ai essayé de dire au président et aux deux juges, c’est que les inculpés n’étaient pas des délinquants mais des dissidents. Je crois que l’honneur de la démocratie, c’est précisément de ne pas traiter les dissidents comme des délinquants. Il est intéressant de nous rappeler que, durant la guerre froide, lorsque des citoyens des sociétés de l’Est désobéissaient aux lois pour affirmer leurs libertés, notamment leur liberté d’expression, à l’Ouest, nous étions tous d’accord pour les appeler des dissidents. Nous admirions leur courage, soulignant que c’étaient eux les véritables citoyens, alors que les États de l’Est les considéraient comme des délinquants et, ce faisant, les mettaient en prison. Si nos démocraties ont su honorer les dissidents de l’Est, il serait paradoxal et contradictoire qu’elles traitent elles-mêmes leurs propres dissidents comme des délinquants.

La grande différence entre le dissident et le délinquant, c’est que le dissident affirme sa responsabilité de citoyen devant les lois injustes. La loi remplit une fonction dans la société. Il ne s’agit pas de la remettre en cause comme règle du jeu qui nous permet de vivre ensemble, en définissant des interdits et des obligations. L’interdit fondateur de la société, c’est celui de la violence. L’État se donne le monopole de la violence légale, qu’il considère comme légitime, dans le but d’interdire aux citoyens d’utiliser eux-mêmes la violence. La question qui se pose alors, c’est que l’État abuse souvent de ce monopole, et qu’il utilise cette violence non pour protéger les citoyens mais pour les faire taire, et, l’histoire nous le montre souvent, pour les opprimer. Il n’en demeure pas moins qu’une société est régie par des lois, dont la fonction est de garantir la justice. Dans la mesure où la loi garantit la justice, elle mérite l’obéissance des citoyens. Dès lors que la loi établit l’injustice, alors elle ne mérite plus l’obéissance des citoyens, qui sont en droit de désobéir. Si je reprends ma référence aux pays de l’Est, il était clair que les lois qui y interdisaient la liberté d’expression, le droit de critique, etc. n’étaient pas justes. Il était donc légitime d’y désobéir. Dans nos sociétés, il y a aussi des injustices. Nous disposons des moyens légaux de les combattre. C’est une stratégie tout à fait pertinente que de les utiliser autant que nous pouvons le faire. Nous ne devons pas cesser de les utiliser : aussi bien le droit de manifester, le droit d’interpeller les pouvoirs publics, la liberté d’expression sur la place publique, etc. Le problème, c’est que ces moyens peuvent s’avérer insuffisants, s’ils n’ont pas prise sur l’injustice. Dans ces cas-là, les citoyens sont fondés à désobéir aux lois injustes.

C’est le cas dans lequel se trouvent les "faucheurs volontaires" des champs de maïs transgéniques. Ils estiment -et n’étant pas un scientifique, il me suffit d’être un citoyen pour estimer avec eux- que le principe de précaution nous amène à refuser les semis de maïs transgénique. En fonction de cela, ils désobéissent à la loi. La loi prévoit évidemment toujours la répression de ceux qui désobéissent : elle est en même temps un interdit et la menace d’une sanction à l’encontre de ceux qui transgressent cet interdit. Les "faucheurs volontaires" sont ce que j’appelle des "désobéisseurs". J’utilise ce néologisme parce que j’estime qu’il est important que nous ayons, dans la langue française, un substantif pour nommer celui qui désobéit. Dans notre langue, le participe présent "désobéissant" a été adjectivé, mais pas substantivé. C’est d’autant plus important de parler de "désobéisseurs" que, dans tous nos dictionnaires, celui qui est désobéissant, c’est l’enfant mal élevé, l’élève impoli qui ne respecte pas les règles du savoir-vivre. Un enfant désobéissant, est un enfant qui a l’habitude de désobéir. Or la désobéissance ne peut pas devenir une habitude pour le citoyen. Le citoyen ne doit pas devenir désobéissant, dans le sens où il ne doit pas désobéir à toute loi. Il doit discerner la loi qui est juste de la loi qui ne l’est pas. Les désobéisseurs estiment donc qu’ils doivent interpeller les pouvoirs publics et l’opinion publique. C’est en effet le rôle de l’action directe non-violente en général, plus particulièrement de la désobéissance civile : interpeller les pouvoirs publics par l’intermédiaire de l’opinion publique. C’est ce que j’appelle la triangularisation du conflit : une lutte non-violente n’est pas l’affrontement de deux acteurs : des résistants, en l’occurrence les désobéisseurs, et les pouvoirs publics. Il y a un troisième acteur déterminant : c’est l’opinion publique. L’action des résistants est d’interpeller l’opinion publique pour qu’elle prenne conscience de l’injustice, sympathise avec la cause, et, dans une certaine mesure, qu’elle se mobilise pour exercer une pression sur les décideurs. C’est ce que j’appelle la "bataille de l’opinion publique". Les résistants doivent gagner cette bataille. Si les résistants ont l’opinion publique contre eux, les pouvoirs publics seront fondés à ne pas donner suite à leurs exigences. Bien sûr, il est rare qu’une forte majorité se solidarise avec la cause des résistants. S’ils parviennent à mobiliser une forte minorité, ils peuvent cependant parvenir à obtenir gain de cause.

La répression fait partie de la règle du jeu. Elle va d’ailleurs permettre aux résistants de créer un débat public : elle va être l’occasion de médiatiser l’action. De même en cas d’emprisonnement : le fait d’être en prison pour une cause juste ne peut, au final, que davantage interpeller l’opinion publique en mettant l’injustice en évidence. Ces actions doivent cependant s’accompagner de prudence, de discernement : chacun doit mesurer les risques qu’il prend et ne doit pas prendre un risque qu’il ne sera pas capable d’assumer. La prison en est un, de même que les amendes ou la privation des droits civiques. Il importe donc de faire preuve d’une prudence avisée dans la prise de risque : savoir le risque que l’on prend et ne prendre que le risque que l’on puisse véritablement assumer."

Lire la suite de l’interview sur www.mouvements.info


Suivre la vie du site Articles | Suivre la vie du site breves | Contacts | Confidentialité