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"Faites péter la pub"

extraits de différentes chroniques de Marc Moulin dans Télémoustique

mercredi 26 septembre 2007

Extraits des chroniques de Marc Moulin, dans Télémoustique :

Ton iPod c’est ton copain

"Le nouvel iPod est sorti, et c’est génial. Tu peux y mettre tes 40.000 chansons préférées. C’est dingue, j’ai calculé qu’avec 8 heures de sommeil par jour, tu pourrais te les réécouter toutes en seulement six mois. Tu mets ça en boucle, et tu es parti pour entendre chacune de tes 40.000 chansons préférées entièrement deux fois par an.

Pour les 160.000 autres chansons que tu gardes, celles que tu aimes un peu moins que tes 40.000 chansons préférées, tu n’as qu’à les stocker sur quatre autres iPod que tu ne dois réécouter que de temps en temps (parenthèse : j’adore quand on me tutoie dans la pub, c’est comme si on feignait de croire aux efforts désespérés que je fais pour avoir l’air deux mois plus jeune ; c’est comme quand on m’appelle "Madame" et qu’on me parle de mes protections périodiques, je me dis que je dois être un fameux travesti pour qu’un type aussi intelligent qu’un publicitaire ait pu confondre). "

Faites péter la pub

"Pendant que vous vous les dorez au soleil d’été, des députés incons(is)tants vous font en douce des lois abominables. Le 17 juillet, les parlementaires de la Communauté française ont voté les nouvelles règles publicitaires pour la RTBF. Un : davantage de pub. Deux : nouvelles techniques publicitaires (virtuelle, interactive, écran partagé). Trois : élévation du plafond des recettes publicitaires à 50 %.

La radio-télévision dite de service public et sa ministre Francine Lalanne ont donc choisi définitivement le modèle commercial contre tout sens commun, et notamment contre le développement durable.

En optant pour le pouvoir absolu des annonceurs sur les programmes, et pour la destruction de la santé et de l’environnement, par incitation à la surconsommation. Ce vote, ajouté au volet "écologique" calamiteux de l’Orange bleue, complète magnifiquement la démonstration que les nouveaux discours électoraux très "Gore" sur l’écologie façon PS, cdH ou MR n’étaient qu’opportunistes et mensongers. Et que non, décidément, "tout le monde" n’est PAS devenu écolo. Loin de là."

L’éducation aux médias, ha, ha, ha

"En 1995, on avait créé le Conseil de l’Education aux médias. J’avoue que je ne me souviens plus à la suite de quoi, mais ça devait être, une fois encore, une de ces lois mal ficelées votées sous le coup d’une émotion médiatique collective, et ne tenant pas compte de ce qui existait - comme la moitié de la législation de notre pays.
De la com électorale, quoi. Evidemment, ce machin n’a pas servi, et aujourd’hui on annonce "l’avant-projet de décret portant création d’un Conseil supérieur de l’Education aux médias". Sans doute qu’on espère que l’inclusion du mot "supérieur" va tout changer, et que ça va servir enfin à quelque chose. L’idée générale et officielle, on la connaît, est de former les enfants à décoder la pub et les programmes, disons pour leur protection.

L’idée subliminale est moins alléchante : permettre aux médias et à la pub d’aller encore plus loin dans la surenchère, au prétexte que les victimes des programmes seraient, en principe, formées et immunisées. Lâchez la grippe aviaire, ils sont vaccinés. Plus hypocrite, tu meurs. J’ai toujours dit que ceux qu’il fallait éduquer aux médias, ce n’étaient pas les consommateurs, mais plutôt les professionnels des médias.

Sinon, ce sera toujours la même escroquerie intellectuelle : se contenter d’éduquer les poulets à la compréhension du point de vue du renard.

Et si on s’en prenait aux responsables, pour une fois ?

Eduquer les télés aux médias, voilà un vrai projet. Un job que le Conseil supérieur de l’Audiovisuel ne fait pas, notamment parce qu’il n’intervient qu’après coup, quand le malheur est déjà arrivé et oublié. On peut rêver ? Eduquer les patrons de médias à être indépendants et compétents, et à ne pas être les bons toutous d’un parti politique ou d’un actionnariat publicitaire - ou des deux.

Eduquer les producteurs et présentateurs à travailler pour le public et dans le respect de l’intérêt général, et non pour leur gloriole, leur intérêt pécuniaire et sous la censure des fournisseurs de pub. Eduquer les journalistes à embarrasser vraiment ceux qu’ils interviewent, et à ne pas permettre qu’un patron de parti les insulte parce qu’ils n’ont pas assez servi la soupe.

Apprendre aux créateurs de fictions à montrer autre chose que des histoires où le seul mode de règlement des conflits est la violence, la tricherie et la malhonnêteté. Voilà quelques idées d’éducation aux médias qui ne courent pas les rues, mais qu’on aimerait voir mises en oeuvre. Ce sera en tout cas plus efficace que d’envoyer des gosses suivre des cours du soir de télévision.

La Cité Interdite

La RTBF veut plus de pub dans l’avenir. Chaque fois qu’une association et des hommes politiques demandent à en débattre, la "radio-télé publique commerciale de gouvernement" hurle au viol, comme elle le fait quand on parle de sa dépendance politique, ou de la mainmise des publicitaires (et des commerciaux qu’ils remorquent) sur les programmes.

C’est bien de cultiver un sain réflexe d’indépendance, mais pourquoi justement dans les domaines où l’on est le plus suspect ? Les réponses aux hypothèses sur la publicité, qui pollue le service public, sont toujours de mauvaise foi de la part de la Cité Interdite : suppression de x chaînes, suppression de y emplois. Des menaces, mais pas de fait, pas de débat, pas de réflexion."

Le gratuit, c’est nul

"Vous avez remarqué ? On vit dans une époque où le fric est dieu, et pourtant il n’y a jamais eu autant de trucs gratuits. La raison en est simple : le gratuit, c’est le même fléau que le fric, mais en version promo. Le gratuit, c’est une belle arnaque. Le gratuit nous intoxique, le gratuit nous nique. Et le presque gratuit - comme RyanAir -, c’est la même chose. Bon, là je sens que vous allez me haïr pire que d’habitude. Vous imaginez que je m’en fiche des défavorisés qui rêvent de gagner un pauvre ticket de ciné ou un shampoing, parce qu’ils n’ont pas le pognon pour acheter tout ce dont ils ont envie - enfin, tout ce dont la pub leur donne envie.

Eh bien, justement, c’est ça qui pue avec le gratuit. C’est de la pub invasive, en vraie grandeur. Le gratuit, c’est du surendettement différé. Dès que je vois un truc gratuit ou à prix mini, je sens qu’on me manipule, qu’on me mobilise, qu’on m’embrigade. La presse gratuite nous injecte les idées des patrons de presse gratuite. La DH paie mes vacances. ING racole les jeunes en leur jetant 10 € d’aumône. Avec quoi ces jeunes ouvrent un compte ING pour se faire avoir toute leur vie - là ou en face, quelle différence ? - avec les commissions et les prélèvements.

Quand je paie 5 € pour me faire transporter à Barcelone par RyanAir, c’est pour aider Monsieur RyanAir à mieux mettre à genoux ses concurrents, à empêcher qu’ils lancent des compagnies normales qui paient mieux leurs employés. Je suis pauvre, je vole forcément low cost pour trois jours au soleil, mais ça revient à aider mon ennemi : un patron qui se bourre de pognon en sous-payant mes frères pauvres. Et si mon frère pauvre râle, pas grave, on déménagera la compagnie dans des pays qui favorisent la précarité et bousillent le droit de grève, et en plus, en volant les subsides provenant des impôts des pauvres. Et mon frère pauvre, chômeur du low cost, achètera ses fringues chinoises, en faisant de ses potes du textile high cost de nouveaux chômeurs. Et pendant leur temps libre, tous ces pauvres gagneront des tas de billets de concerts et des disques que les radios nous vomissent à la tête. Un monde gavé de restes."


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