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La publicité, tueuse de la planète.

par Anne Rabhiria

lundi 19 décembre 2005

Nous venons tout juste de quitter le XXe siècle. Au cours de ce siècle, la planète a vu sa population multipliée par quatre. De 1 milliard et demi en 1900, nous allons passer à 7 milliards en 2006. Durant le siècle écoulé, la consommation d’énergies et de matières premières a explosé.

Mais cette consommation est très inégalement répartie : un cinquième de la population, les pays riches, s’accapare 80 % des ressources naturelles de la planète. L’accroissement du niveau de consommation se démultiplie avec le nombre toujours accru d’individus. La conséquence est une explosion de la pression exercée par l’humanité sur la planète. Cela se traduit, par exemple, par l’effet de serre, qui augmente la température du globe et entraîne des catastrophes climatiques. Toujours à l’échelle de la Terre, cette démultiplication de la consommation risque de se conclure par la fin de la majeure partie des ressources fossiles au cours du présent siècle : il reste, au rythme de consommation actuel, 41 années de réserves prouvées de pétrole, 65 années de gaz, 55 années d’uranium. Contrairement au XXe siècle, nous consommons désormais plus de ces ressources que nous en découvrons de nouvelles. De plus, il est prévu, d’ici à 20 ans, un doublement du parc automobile mondial ainsi qu’un doublement de la consommation énergétique mondiale. Enfin, plus nous approchons du terme des ressources, plus celles-ci sont difficilement extractibles.

C’est la première fois, depuis environ 100 000 ans que l’humain est sur Terre, qu’il menace la planète à l’échelle globale et par là même sa propre survie. Mais des civilisations ont déjà péri sur notre planète après avoir pillé et détruit leur environnement. Les habitants de l’île de Pâques en sont un exemple célèbre. La Terre, la biosphère, arrive aujourd’hui au bout de ce qu’elle peut nous donner, nous touchons le terme de sa capacité d’absorption de notre expansion. Pourtant, la sauvegarde de la planète conditionne tous les autres problèmes. La Terre fortement altérée, nous n’aurions alors plus de problème de chômage, d’éducation, de culture, d’économie, car nous aurions disparu. Une analyse rationaliste simple amène rapidement à intégrer que nous ne pouvons sans cesse accroître notre consommation dans un écosystème où les ressources sont limitées. La plus simple justice exigerait un partage équitable des ressources entre tous les habitants de la Terre, donc une réduction de la consommation des habitants des pays riches. Aujourd’hui, même pour des raisons égoïstes, et tout simplement pour nous sauver, notre intérêt est d’apprendre très vite à consommer mieux, pour consommer moins, afin de soulager l’écosystème.

Or, nous nous trouvons dans une société délivrant, de manière continuelle et de façon unilatérale, le message à l’exact opposé. La publicité nous dicte son idéologie de consommation, directement, ou de manière détournée au travers des médias qu’elle possède (en France, seuls deux journaux grand public, le Canard enchaîné et Charlie Hebdo, n’ont pas de pub). Elle nous répète inlassablement, en envahissant tous les espaces vierges, que rien n’existe en dehors de la consommation, que notre raison d’être et notre seule façon d’exister est de consommer sans cesse plus, frénétiquement. Si la réclame vantait les mérites d’un produit - “ Les pantalons Michel sont solides et pas chers ” - la publicité, elle, délivre un message idéologique : “ Pour être une personne moderne, bien dans sa peau et la société, vous devez porter un pantalon Green River. ” La publicité est ainsi progressivement passée du rang d’information commerciale au statut de système de propagande, véhiculant l’idéologie de la croissance, du progrès, de la technoscience, du nouveau. Produite par les multinationales, elle possède des moyens à la hauteur de ces firmes : le chiffre d’affaires de Général Motors est le double du PNB du Venezuela. Si nous voulons nous sauver d’une catastrophe écologique globale, la première étape devra être de mettre la publicité hors d’état de nuire.

Mais le danger que contribue à faire peser la publicité sur l’écosystème, et par là même à la survie de l’humanité, doit-il être notre unique motivation pour réagir ? Non, si nous devons d’abord la combattre, c’est avant tout dans un souci humaniste. Car la publicité véhicule un message qui par essence nie ce qui fait notre qualité d’humain, c’est-à-dire la recherche de sens. Comment vivre bien, pleinement, au quotidien quand le discours dominant réduit incessamment notre existence à la consommation et à l’argent ? La publicité est par nature l’antiphilosophie. Elle n’a de cesse de nous déshumaniser pour mieux nous marchandiser. Elle exclut d’emblée toute valeur non marchande. Elle exacerbe continuellement nos pulsions de possession, de domination, de jouissance immédiate. Elle flatte le pire côté de l’humain. Au contraire de la chose amusante et anodine décrite par ses promoteurs, elle constitue un enjeu de civilisation majeur. Les antivaleurs qu’elle prône sont directement responsables de notre manque d’appétit d’exister pleinement. La publicité engendre une civilisation mortifère ou les individus, réduits à l’état de consommateurs, deviennent inaptes à réformer la société. Les violences des banlieues, le sexisme, l’égoïsme, une grande part du mal-être propre à nos civilisations, le culte du fric et ses conséquences sociales dramatiques... trouvent largement leur source dans son message. Quant à ceux, toujours intéressés, qui rêvent de faire de la pub “ éthique ”, ils ne font que cautionner le système et l’encouragent d’autant.

La réponse à la crise écologique procède de la même logique : si nous devions réagir de façon purement scientifique face à la menace qui pèse sur la biosphère, nous amènerions immanquablement une réponse qui se solderait par un échec. Si nous sommes incapables de poser un regard humaniste sur le monde, si nous restons passifs devant l’injustice sociale, devant l’affaiblissement de la démocratie, devant le fléau automobile, devant le supermarché qui tue la vie de la cité ou encore face un élevage industriel, nos solutions réduites à la technique ne seraient alors que la préface au Meilleur des mondes. Seul un regard sensible et humain peut être porteur d’un avenir désirable.

Mais qu’il est douloureux de s’extraire d’un conditionnement idéologique ! Cela exige d’abord une remise en question individuelle. Lorsque le mouvement écologiste tire la sonnette d’alarme face à l’épuisement des ressources naturelles, les prisonniers de l’idéologie du progrès et de la technologie clament en chœur : “ On trouvera autre chose ! ” Un argument symptomatique de ceux qui croient et ne doutent plus, révélateur d’une pensée établie sur une idéologie, c’est-à-dire sur un système niant la réalité au profit d’une construction intellectuelle.

Alors comment résister à l’idéologie publicitaire ? Cela passe par un aspect réglementariste : le politique. Mais si son rôle est fondamental, celui-ci ne pourra que partiellement contrer ce système de propagande, sous peine de sombrer dans le totalitarisme. La majeure partie de la solution réside dans une évolution vers des modes de vie qui ne laissent pas ou peu de prise à la publicité. Nous devons d’abord refuser la société de consommation, la voiture, la télévision, les grandes surfaces, le tourisme de consommation... au profit d’un mode de consommation sobre, de la bicyclette, de l’autoproduction alimentaire (le potager), de l’engagement politique, de la poésie. Soit un mode vie à l’exact inverse de celui prôné par la publicité. Un mode de vie qu’elle décrit évidemment comme ringard, passéiste... et qui, comme par hasard, est le seul qui pourrait nous permettre de vivre bien, pleinement, joyeusement et longtemps sur ce petit vaisseau spatial biologique fragile qu’est la planète terre.

(Texte venant des Casseurs de pub.)


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