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RTBF : Lettre ouverte à M. Di Rupo.

mercredi 28 mars 2007

Une version courte de cette lettre a été publiée en forme de "carte blanche" dans Le Soir du 27 mars 2007, accompagnée d’un beau dessin de Royer.


Monsieur le Président,

Le nouveau contrat de gestion de la RTBF [1] est entré en vigueur le 1er janvier 2007, mais en partie seulement, puisque les articles qui concernent les droits et obligations de notre radio-télévision en matière de publicité commerciale sont ineffectifs pour une raison aussi peu honorable que méconnue : leur entrée en vigueur est conditionnée à la modification de deux décrets de la Communauté française qui forment la base juridique des activités de la RTBF (les décrets de 1997 et de 2003). Le Gouvernement a en effet signé le nouveau contrat de gestion avec le Conseil d’administration de Reyers alors même que le Parlement ne s’était pas encore prononcé sur les modifications des décrets. Cette méthode, dont la légalité semble discutable, fait affront aux principes démocratiques qui supposent que les décisions suivent un processus respectueux des rôles des différentes instances de pouvoir. Devancer ainsi la parole du Parlement témoigne d’un mépris de la représentation citoyenne, dont on sait qu’elle est déjà mise à mal dans plusieurs villes de la Communauté.

Cette opération illégitime est le dernier d’une longue série de problèmes qui ont émaillé le processus de « renégociation » du contrat de gestion de notre radio-télévision publique. Rappelons notamment que le Parlement avait déjà eu la voix étouffée par la majorité le 16 mai 2006, PS et CDH s’entendant pour rendre impossible l’adoption d’une résolution parlementaire commune, l’un des principaux points d’achoppement étant la place de la publicité commerciale. De débat démocratique sur l’avenir de la RTBF, il n’y en a pas eu. Pire : une semaine après la signature du contrat, la direction de la RTBF se livrait à une véritable opération de propagande dans son émission « Tout autre chose » (La Première, le 23 octobre 2006), justifiant par les voix de l’animatrice, du directeur du service juridique de la RTBF et de la directrice du service de médiation, le développement de la publicité commerciale dans le service public. En guise de contradicteur, condition nécessaire pour obtenir une information de qualité, la RTBF donnait la parole à Mme Sépul, directrice du Conseil de la publicité, le principal lobby publicitaire belge...
Cette fois-ci, la limite entre fiction et information n’était pas brouillée, c’est bien à une heure de désinformation sur le rôle, la place et l’impact de la publicité commerciale que ceux qui financent l’audiovisuel public ont eu droit.

Ces graves manquements déontologiques, dans le chef à la fois de la RTBF et de la majorité, reflètent le caractère nocif de l’intrusion croissante de la publicité commerciale dans le service public. Car, contrairement à ce que la Ministre Laanan a répété durant l’année 2006, le contrat de gestion prévoit en effet plus de publicité commerciale à la RTBF, en volume horaire, en nombre d’interruptions et sous des formats toujours plus agressifs, comme la publicité virtuelle, la publicité interactive, l’écran partagé et le placement de produit [2].

Cette évolution est en complète contradiction avec les valeurs de solidarité, d’amélioration de la vie des gens et de protection de la planète que vous disiez vouloir défendre dans votre discours du début d’année (14 janvier 2007) intitulé « Chantiers de demain » [3].

Nous souhaitons revenir sur celui-ci et attirer votre attention sur trois points en particulier qui représentent autant d’enjeux cruciaux pour les années à venir : l’épidémie d’obésité, la crise climatique et les services publics. L’évolution du contrat de gestion de la RTBF (dont le budget dépasse les 180 millions d’euros) nous semble être en totale contradiction avec les positions que vous affichiez dans votre déclaration.

Chacun sait que la Communauté française, comme la majeure partie des pays du monde, va devoir faire face dans les années à venir aux conséquences d’une véritable épidémie d’obésité et de diabète due notamment à l’alimentation déséquilibrée de nombreuses personnes. Or on sait que les habitudes alimentaires, notamment celles des enfants, sont fortement influencées par la publicité commerciale. L’Organisation Mondiale de la Santé a attiré à plusieurs reprises l’attention des États sur ce point. Une récente étude de l’organisation des consommateurs français « UFC-Que Choisir » confirme l’influence forte et directe de la publicité dans cette épidémie [4].
Comment, dans ces conditions, défendre l’ouverture de la RTBF à plus de publicité commerciale ? Quelle justification, même économique, le PS peut-il donner au développement de la publicité commerciale sur le service public, y compris les publicités pour les produits sursaturés en sucres, graisses et sel, alors même que la Communauté française dispose de compétences de prévention et d’éducation sanitaire qu’elle se doit de mener à bien afin, notamment, d’éviter l’explosion incontrôlée des coûts de soins de santé dans lesquels l’épidémie d’obésité prend une part grandissante ?

Venons-en au second point, encore plus crucial que le précédent : la crise climatique. En ratifiant le protocole de Kyoto, la Belgique s’est engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 7,5 % d’ici 2010 [5].
On sait déjà que cet objectif ne sera probablement pas atteint, les décisions nécessaires n’ayant pas été prises alors même que la communauté scientifique internationale s’accorde pour dire que les objectifs de Kyoto sont largement insuffisants pour faire face à la crise climatique.
Dans ces conditions, comment justifier, même économiquement, l’ouverture de la RTBF à davantage de publicité commerciale sous des formats toujours plus agressifs, qui comprennent la promotion de biens (voitures, 4x4, fruits exotiques, objets jetables) et services (croisières, mini-trips et autres tours du monde en avion) dont la consommation aggrave sérieusement les niveaux d’émissions de CO2 de la Belgique, s’inscrit contre ses engagements publics de « développement durable » et renforce une crise sans précédent que Al Gore n’hésite pas à qualifier de « civilisationnelle » ?

Dans votre discours du 14 janvier 2007, vous déclariez encore que : « Le PS poursuivra ce combat fondamental pour les services d’intérêt général. Il le fera avec tous ceux (syndicats, associatif) qui sont attachés à ce que les services de base nécessaires à la vie en société continuent à échapper aux lois du marché ».
La RTBF fut un service public. Elle reste un « service d’intérêt général ». En 1984, le PS y introduisit la publicité non commerciale [6]. Aujourd’hui, votre parti y défend unilatéralement une présence accrue et toujours plus agressive des messages commerciaux d’origine privée. La publicité commerciale constitue un vecteur fort, idéologique et manipulateur de ceux que vous qualifiez « les régressistes ». Elle est elle-même souvent sexiste, joue sur les basses pulsions des individus comme l’égoïsme, la cupidité et la domination pour distiller en tous lieux et en tous temps le message de la marchandisation du monde.

Pour justifier l’ouverture impopulaire du service public à la publicité commerciale, la majorité PS/CDH n’a eu de cesse d’invoquer les « nécessités financières » et la « réalité économique », formules magiques qui dans l’esprit de certains semble avoir valeur d’évangile.
Nous aimerions savoir comment la RTBF, financée à 75 % par le contribuable, gère l’argent public. Il nous semble qu’il est possible de faire mieux avec les moyens actuellement disponibles (et renforcés dans le nouveau contrat de gestion). La RTBF dispose d’un nombre de chaînes par habitant parmi les plus élevés de tous les services audiovisuels publics d’Europe. N’y a-t-il pas là matière à réflexion ? Reyers a-t-elle pour fonction de multiplier les canaux ou d’améliorer le contenu des programmes ? Pouvez-vous nous prouver que la RTBF a besoin de publicité commerciale pour remplir ses missions de service public, comme les députés de votre parti l’ont affirmé durant un an sans étayer leurs propos ?

Le 14 janvier, vous annonciez également que : « Une chose est évidente : le PS fait ce qu’il dit. Et il le fait avec sérieux et détermination ».
La renégociation du contrat de gestion nous a prouvé qu’en ce qui concerne la RTBF, cela est faux, jusqu’à ce jour au moins. Le développement publicitaire sur le service public implique sa commercialisation croissante et s’inscrit brutalement contre l’intérêt des usagers et le bien commun. En ce qui concerne la RTBF, le PS ne fait pas ce qu’il dit, mais le fait effectivement avec détermination, sans justification et sans légitimité.

Comme vous le souligniez dans votre discours, plus que jamais, il est temps de prendre au sérieux les défis auxquels nous sommes confrontés. La lutte contre le réchauffement climatique, la défense de la santé publique, la revalorisation des services publics et la prise en compte de l’intérêt des usagers, figurent parmi vos priorités.

En matière d’audiovisuel - et l’on sait l’importance de ce secteur dans la formation de l’opinion et l’impact qu’il a sur nos modes de vie - il existe un moyen réaliste de concrétiser les intentions que vous affichez, un premier pas praticable, symboliquement fort, qui aurait un impact direct et positif sur la vie des personnes : libérer progressivement la radio-télévision publique de la publicité commerciale.
La modification de la loi, sans laquelle les mesures publicitaires et impopulaires proposées par la majorité sont inapplicables, n’a pas encore eu lieu. Le Parlement ne s’est pas encore prononcé. Le PS dispose donc là de l’occasion de montrer qu’il fait ce qu’il dit, avec sérieux et détermination.

Monsieur le Président, votre parti n’a pour l’instant apporté aucune justification valable, ni économique, ni politique, et encore moins sociale et écologique au développement publicitaire à la RTBF, principal outil culturel de la Communauté française.
En tant que président du parti majoritaire de la Communauté française et ancien Ministre de l’audiovisuel, nous aimerions connaître vos réponses à ces quelques questions.

Restant à votre disposition, nous vous prions Monsieur le Président, d’agréer l’expression de nos salutations distinguées.

Les membres de l’asbl Respire.

Notes

[1Le texte du contrat de gestion est en ligne sur le site de la RTBF.

[2Le placement de produit, qui consiste à insérer un produit ou une marque dans la trame narrative d’un programme, réduit à néant la traditionnelle et nécessaire séparation des contenus.

[3En ligne sur le site du PS : www.ps.be.

[4L’étude est accessible sur : www.quechoisir.org.

[5Voir www.climat.be.

[6La version courte parue dans Le Soir de ce jour comporte une erreur : il y est mentionné que le PS introduisit « la publicité commerciale » en 1984 à la RTBF, alors qu’il s’agissait de « la publicité non-commerciale ». L’introduction de ce type de message ouvrait la porte aux messages commerciaux, chose faite en 1987. Voir ici.


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