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Envahissement publicitaire de la RTBF : ça se joue bientôt.

vendredi 23 février 2007

Dans un entretien accordé à La Libre le 12 février dernier [1], Monsieur Yves Gérard, directeur général de la RMB (régie publicitaire, notamment de la RTBF), donnait quelques indications intéressantes sur la méthode de la régie et le "dossier" RTBF qui va bientôt rebondir.

Pour rappel, le nouveau contrat de gestion de la RTBF a fait l’objet d’une "renégociation" (les guillemets soulignent qu’en fait de renégociation, les habitants de la Communauté française ont eu droit a une grande manipulation) durant l’année 2006, pour déboucher sur une version adoptée en octobre par le gouvernement et le Conseil d’administration de Reyers.

Seul hic : la partie de ce contrat concernant la publicité ne peut entrer en vigueur qu’à condition que la Communauté française modifie deux décrets, le premier organisant les pratiques audiovisuelles en Communauté et le second régissant les droits et obligations de la RTBF (voir Contrat de gestion RTBF : un train publicitaire qui en cache un autre.).
Or, ces deux décrets n’ont pas encore été modifiés, alors même que le contrat de gestion est déjà signé... Insulte démocratique.

Pour que la RMB, présidée par M. Jean-Paul Philippot, qui est également l’Administrateur général de la RTBF (ce cumul de mandats est une autre anomalie criante), puisse tirer tous les bénéfices possibles de ce nouveau contrat de gestion qui n’a jusqu’à maintenant pas été soumis au débat démocratique, il faut donc que le Parlement de la Communauté avalise les modifications de ces deux décrets. Nous serons très attentifs à cette étape cruciale du développement publicitaire dans les services publics belges.

Ça roule pour la RMB

Les réponses de M. Gérard dans son interview à La Libre illustrent la façon dont la pensée unique médiatico-commerciale se développe et poursuit la colonisation et la transformation la RTBF.

Première nouvelle : l’année 2006 est une année record pour la RMB (+12% de bénéfice), qui suit en cela le marché publicitaire qui s’est très bien porté l’année passée [2].

La RMB est un groupe commercial jusque-là détenu par UGC et la RTBF. UGC se retire, ne reste donc plus que la RTBF. En d’autres termes (ceux de Média Marketing, une parution spécialisée dans la publicité commerciale et le marketing) : "La RTBF a repris les 49% détenus par le groupe français UGC dans RMB".

Ça coule pour la RTBF

Feu notre radio-télévision publique détient donc désormais un outil commercial que la direction mal distinguée RMB-RTBF compte bien employer autant que possible pour faire de l’argent. Ainsi, le départ d’UGC constitue "[...]une belle opportunité pour la RTBF d’envisager tous les partenariats stratégiques possibles dans un monde où les médias s’internationalisent. Quand on est un groupe audiovisuel public, a fortiori dans un petit marché comme la Belgique francophone, il est réaliste de se dire que pour rester un acteur valable et fort commercialement (Ndlr : le budget de la RTBF dépend à 25 pc de recettes publicitaires), il faut s’allier avec d’autres acteurs.".

Dans ce secteur "hyper concurrentiel" - n’oublions pas de préciser que la RTBF reçoit une dotation publique annuelle de plus de 180 000 000 euro qui doit lui permettre justement de s’extraire de ce jeu mortifère qu’est la concurrence économiste exacerbée - M. Gérard, Directeur de la RMB, indique que la RTBF peut envisager des alliances avec d’autres acteurs.
Ce mélange des genres, cette confusion des rôles indique l’état d’avancement de la colonisation publicitaire de la RTBF, qui en fait de service public audiovisuel est en passe de devenir un porte publicité commercial pour une agence de com’. La dérive est complète, et c’est peu dire que Reyers est en cours de privatisation.

Le journaliste de La Libre demande ensuite si la RMB, contrôlée à 100%, n’apparaît pas comme "la régie du service public", ce qui constituerait un handicap pour "séduire des médias privés".
Au regard des réponses précédentes de M. Gérard, de la composition de la direction RMB-RTBF et de l’attitude de cette direction au cours des années passées, sans doute eut-il été préférable de demander si la RTBF, de plus en plus contrôlée par les revenus de la RMB, n’est pas en train de devenir l’outil commercial de la régie publicitaire.

M. Gérard rappelle d’ailleurs que, à la différence de la RTBF qui est de moins en moins autonome, "La RMB est une société privée, qui fonctionne comme une société privée et qui est un acteur à part entière sur un marché concurrentiel. La force de la RMB est précisément d’avoir des clients privés à côté du pôle public. Il n’y a aucune volonté de se recroqueviller sur les activités de la RTBF, bien au contraire ! L’ambition reste d’accueillir dans le portefeuille médias de la RMB des nouveaux supports privés."

Notons encore que la RMB se réjouit du travail du nouveau directeur des antennes, M. Y Bigot : "[...] un travail remarquable a été réalisé sur la deux, qui a plus que doublé sa part de marché et fait désormais jeu égal avec Club RTL. Même si la une a un peu souffert, le choix stratégique opéré par la RTBF est le bon sur le long terme."

Mensonge publicitaire toujours.

Comme souligné plus haut, l’avenir radieusement croissant de la publicité commerciale sur la RTBF est conditionné à la modification de deux décrets communautaires. Le principal enjeu du nouveau contrat de gestion va donc se dénouer prochainement au Parlement. Pour que l’opération commerciale soit positive, M. Gérard recourt aux mêmes techniques de manipulation médiatique et de mensonge que la majorité PS/CDH a utilisées sans pâlir durant plus d’un an : le contrat de gestion prévoit plus de publicité commerciale, plus d’interruptions et des formats plus agressifs, mais le public ne serait en aucun cas soumis à davantage de pression publicitaire. Si cela ne devait prouver qu’une seule chose, ce serait bien que le développement de la propagande commerciale ne peut se faire que par la petite porte, tant elle est malsaine [3].

Voyons la suite de l’interview :

"À l’occasion du nouveau contrat de gestion de la RTBF, le gouvernement de la Communauté française a introduit le déplafonnement progressif des recettes publicitaires de 25 à 30 pc. Pour la RMB, c’est plutôt une bonne nouvelle. Mais, pour le public, n’est-ce pas la porte ouverte à un accroissement des écrans publicitaires sur la RTBF ?

Il faut démystifier le lien que l’on fait entre le volume de recettes publicitaires que pourrait obtenir la RTBF et l’encombrement publicitaire que pourrait générer ce volume. La RMB fait le pari d’une amélioration de l’audience globale des chaînes de la RTBF. Cela signifie, mécaniquement, que les tarifs des publicités vont augmenter, sans pour autant accroître le volume de pubs. Rappelons aussi que, contrairement à RTL-TVI, la RTBF ne peut pas couper les films par de la pub, ne peut pas recourir aux nouveaux formats publicitaires, ne peut pas faire de la pub pour les médicaments, ne peut plus diffuser de la pub autour des programmes pour enfants, etc. Sans compter les contraintes horaires propres au service public.

Le gouvernement a tout de même ouvert la porte à de nouveaux formats publicitaires sur la RTBF.

Le décret va en effet être modifié dans les semaines à venir, ce qui permettra une certaine souplesse par rapport au sponsoring et au placement de produits. C’est un premier pas, mais certainement pas une équivalence sur les pratiques du principal concurrent privé."

Le patron de la RMB ne semble pas envisager que le Parlement puisse mener une discussion contradictoire au sujet du développement publicitaire sur le service public. Ainsi, lorsqu’il déclare "Le décret va en effet être modifié dans les semaines à venir (...)", il apparaît que la possibilité d’une objection parlementaire semble être hors propos pour l’industrie publicitaire qui réduit depuis plus d’un an (et avec la complicité de la majorité) le Parlement à une simple chambre d’enregistrement des desiderata du secteur marchand.

D’autre part, suite à la correction du journaliste, M. Gérard reconnaît que, contrairement à ce qu’il venait de dire, la RTBF pourra avoir recours aux formats publicitaires les plus agressifs en télévision.
Il reste par contre muet sur le mensonge qui voudrait que ce contrat de gestion ne prévoit pas plus de publicité en volume horaire [4].

Un détail de taille

M. Gérard ressert une fois de plus la mauvaise recette néo-libérale de la concurrence (face à RTL et TF1, il faudrait plus de pub à la RTBF), en oubliant de mentionner que la RTBF reçoit chaque année une dotation publique dont les "concurrents" privés ne bénéficient pas.

Le genre de "détail" à 180 000 000 euro qui fait toute la différence entre un argument vrai et un argument faux, entre l’information et la manipulation commerciale, entre une politique possible et une politique de l’impasse.


Voir aussi un article de Benard Hennebert :
"Le débat confisqué par la RTBF - Le journal du Mardi, 30/10/2006"

Extrait :

Dix jours après la signature de son nouveau contrat de gestion, la RTBF proposait à ses auditeurs de La Première, pendant une heure et demie, un véritable programme de propagande pour faire le point sur l’évolution de la présence de la publicité sur ses antennes.

La thématique choisie pour ce numéro de Tout autre chose, diffusé ce 23 octobre, était appropriée puisque le développement de l’apport financier des annonceurs fut l’élément majeur des discussions qui ont nourri pendant près d’un an l’élaboration des nouvelles obligations qui régiront les activités de la RTBF, du 01/01/2007 au 31/12/2011.

Trois invités « pour » et zéro « contre »

Dans le préambule du contrat de gestion en vigueur jusque fin 2006, il est noté noir sur blanc que l’entreprise publique autonome à caractère culturel doit « provoquer, chaque fois que c’est possible, dans ses programmes, le débat et clarifier les enjeux démocratiques de la société  ». Le choix des invités de cette émission a hypothéqué la concrétisation de ces objectifs. La RTBF, gourmande... (on n’est jamais mieux servi que par soi-même !), s’y était représentée par Françoise de Thier, directrice du service de Médiation, et Simon Pierre de Coster, directeur du Service juridique. Alfonza Salamone, la responsable et animatrice de Tout autre chose, avait également fait appel à Sandrine Sepul, secrétaire adjointe du Jury d’éthique de la publicité (JEP) et directrice du Conseil de la publicité. Par contre, aucun représentant du secteur associatif, qui s’était impliqué dans la réflexion sur l’évolution de la RTBF, n’était invité : ni La Ligue des familles, ni le CRIOC. Et point d’anti-publicitaires (RAP, Respire) alors que leurs pétitions et « cartes blanches » ont joué un rôle essentiel dans le maintien de l’interdiction de la présence publicitaire autour des émissions pour enfants (la « règle des 5 minutes ») [*].

Lorsque trois invités défendent plus ou moins les mêmes intérêts et qu’aucun empêcheur de tourner en rond n’est là pour débattre avec eux, il convient que l’animatrice connaisse très bien son dossier pour détecter les erreurs ou approximations qui pourraient être dites à l’antenne. Cela ne sera pas le cas.
Lorsque Mme Sepul regrette le maintien de la règle des 5 minutes parce qu’ « un enfant reste un enfant » et que cette obligation vient justement d’être supprimée en Flandre, elle n’indique pas que celle-ci y était destinée aux chaînes privées (à l’inverse de la Communauté française où cette règle ne s’applique qu’à la RTBF), les chaînes de télévision de la VRT n’ayant toujours aucun accès à la publicité commerciale.

(...)

Eviter le débat démocratique

Avec pareil choix d’invités, il devient impossible à l’auditeur de pouvoir clarifier les enjeux, puisqu’un seul son de cloche lui est imposé comme une évidence. Si l’on n’avait invité à la RTBF que des chrétiens pour aborder le droit à l’avortement, l’euthanasie ou le mariage homosexuel, l’évolution éthique de notre société aurait-elle pu se concrétiser telle que nous la connaissons aujourd’hui ? La publicité serait-elle l’un des rares sujets qui n’aurait pas droit à un débat démocratique ? Il est vrai que, « juge et partie », les médias peuvent difficilement prendre du recul par rapport à cette thématique. L’animatrice de l’émission dut même convenir que Mr de Coster disait vrai lorsqu’il lui rappella qu’un quart de son salaire provenait des rentrées publicitaires.

Un exemple parmi d’autres : les nombreux auditeurs de Tout autre chose qui souhaitent une RTBF sans publicité seront considérés par Mme de Thier comme des doux rêveurs croyant au monde de Walt Disney ! On se garda bien de leur rappeler que, depuis Philippe Mahoux, tous nos ministres de l’Audiovisuel approchés en ce sens ont refusé de décrocher un budget pour mener une enquête sur « à quoi ressemblerait la RTBF sans pub ». Des pistes ? On pourrait se passer d’émissions (par exemple : C’est du Belge) ou de chaînes (on est passé de 3 à 5 chaînes radio) onéreuses induites par les intérêts publicitaires. Et pourquoi ne pas taxer davantage le monde de la réclame qui favorise le développement de l’obésité et de la surconsommation afin de reverser ces nouvelles rentrées financières en complément à l’actuelle dotation ertébéenne ? (...)"

Notes

[2A l’heure où la crise climatique est sur toute les bouches, il est grand temps de penser aux conséquences écologiques majeures de la pub qui en nous incitant à surconsommer, induit également une surpollution suicidaire. Voir le colloque organisé par Ecoconso le 15/12/2006 sur L’empreinte écologique de la pub.

[3Le journaliste de La Libre n’a heureusement pas laissé passer cette faute, bien qu’il n’ait pas souligné à quelle point la manipulation RTBéenne a été constante durant l’année 2006.

[4Alors que la comptabilisation du volume est modifiée et qu’elle est rendue très difficilement praticable par les nouvelles dispositions du contrat de gestion.

[*Indigné par ce procédé ertébéen, Objecteurs de croissance propose sur Radio Panik, ce 2 novembre de 19H00 à 20H30, une émission sans doute moins unilatérale sur le même thème, ayant invité à y dialoguer, et des associations critiques par rapport à la publicité, et la directrice du Service de médiation de la RTBF. Cette émission sera en ligne dès le lendemain sur le site lapetiteradio.org


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