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La décroissance est dans la presse.

Extraits d’interviews de Serge Latouche et de Hubert Reeves.

dimanche 4 mars 2007

Rompre avec la religion du « toujours plus »...

Interview de Serge Latouche dans Le Soir du 19 février 2007 et dont une version longue est disponible en ligne.

Extraits.

"Votre dernier ouvrage, « Le pari de la décroissance » [1], met en pièce le discours dominant fondé sur la nécessité de croissance pour satisfaire nos besoins...

La croissance, c’est une théorie économique. La décroissance c’est un slogan qui veut casser la langue de bois car on ne s’interroge pas assez. Pourquoi faudrait-il plutôt croître que décroître ? On prend pour fin ce qui ne peut être qu’un moyen. La croissance pour satisfaire nos besoins, cela a sans doute du sens. Mais cette croissance est tel un fleuve en crue. La décroissance, c’est la décrue nécessaire de ce cours d’eau qui inonde tout. Si on voulait être rigoureux, il faudrait parler d’a-croissance. C’est-à-dire rompre avec une religion, un culte, une croyance, une foi qui nous imprègne tous. On a été formaté par cet imaginaire du « toujours plus », de l’accumulation illimitée, de cette mécanique qui semblait vertueuse et qui maintenant apparaît infernale par ses effets destructeurs sur l’humanité et la planète. La nécessité de changer cette logique est de réinventer une société à échelle humaine, une société qui retrouve le sens de la mesure et de la limite qui nous est imposée parce que, comme le disait mon confrère Nicolas Georgescu, « une croissance infinie est incompatible avec un monde fini ».

Le groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution sur le climat vient justement de repréciser la menace climatique en rappelant la nécessité de diminuer de 80 % notre dépendance aux énergies fossiles, d’ici 40 ans, pour éviter la catastrophe... Cela apporte-t-il de l’eau au moulin de votre théorie de la décroissance ?

Le concept de décroissance a deux sources : une source anthropologique qui est la critique ancienne de l’économie, de la modernité et de la base originelle de « l’homo economicus » et qui a eu son heure de gloire dans les années soixante-dix. Le message d’Yvan Illich, dont je me considère comme un disciple, c’est que nous vivrions mieux si nous vivions autrement. Autrement dit, il est souhaitable de sortir de ce système qui nous mène à la catastrophe. Le deuxième volet de la théorie de la décroissance, lié à l’écologie et au rapport du club de Rome, notamment, c’est qu’elle est impérative pour des raisons physiques. Il faut donc mêler les deux : le souhait et la nécessité. On peut vivre très bien autrement. C’est pour cela que mon dernier livre est un pari au sens pascalien du terme. Cela vaut le coup, on a rien à perdre, on a tout à gagner.

(...)

Pour formuler cette utopie, vous allez à rebrousse-poil de ce qui fait consensus aujourd’hui. Le développement durable est une notion invoquée comme un recours par tous les acteurs et vous dites qu’il ne peut mener qu’à une impasse...

Le développement durable a une fonction magique et incantatoire. On voit bien que la rupture nécessaire, ce n’est pas la rupture tranquille de Nicolas Sarkozy. C’est une vraie rupture avec la logique d’un système qui nous a mené dans une impasse. Il convient de faire l’analyse du système, voir pourquoi nous en sommes là et puis d’en changer. On vivrait mieux si on en sortait de ce système dont nous sommes toxico-dépendants.

Comment ?

Dans le problème de la drogue, il y a les drogués et les drogueurs. Ces derniers, on les connaît, se sont regroupés au sein du Conseil mondial pour le développement durable qui regroupe tous les plus gros pollueurs de la planète. Soit deux mille firmes transnationales. Et les drogués, c’est nous. Le problème, c’est que les drogués ont du mal à ne plus fréquenter leur dealer plutôt que d’entreprendre une cure de désintoxication. Et comme les drogueurs ne veulent pas que les drogués se libèrent, rien de tel, dès lors, que de l’euphorisant. Le développement durable est la plus géniale invention sémantique pour tromper les gens. C’est promettre le beurre et l’argent du beurre. On sait très bien que c’est notre développement et le mythe de la croissance qui se sont mis en place au XVIIIe siècle nous amènent dans le mur. Mais notre société, qui ne veut pas changer les choses, préfère changer le mot en collant au développement un adjectif : le développement n’est pas soutenable et contre toute évidence on affirme que l’on va pouvoir soutenir un développement durable.

(...)

L’opinion est-elle prête à accepter la décroissance « raisonnable, sereine et conviviale » que vous proposez ?

Dans les débats que j’ai eu avec les hommes politiques, certains me disent on est d’accord avec ce que vous dites, mais comment faire passer cela dans l’opinion. Ils me disent : jamais nos électeurs n’accepteront la décroissance. Mais aucun n’a pensé leur demander ! On refuse le débat démocratique alors qu’une grande partie de la population y aspire : que l’on songe aux organismes génétiquement modifiés, au nucléaire, aux nanotechnologies, les débats sont confisqués. En Suisse, contre la majorité des hommes politiques, les citoyens ont dit non aux OGM... Les hommes politiques, frileux ou manipulés par les lobbies, renvoient la responsabilité à l’opinion pour ne pas prendre leur propre responsabilité. La société dans laquelle nous vivons renforce cette tendance à la schizophrénie.

Vous plaidez une réduction drastique du temps de travail. Et le reste du temps, on fait quoi ?

On redécouvre la vie. Le travail est un mot emprunté à un instrument de torture. Et le travail, aujourd’hui, c’est encore la contrainte, ce n’est pas l’œuvre au sens artisanal ou artistique du terme. Non, le travail c’est la galère. Il faut s’embaucher chez un patron parce que nous avons été expropriés de nos moyens de production. Et la vraie vie commence souvent en dehors du boulot. Dans l’Antiquité, on discutait des affaires de la cité. Pour nous, retrouver du temps, cela consisterait à savoir si cela vaut mieux d’utiliser des technologies qui rendent la vie plus humaine. Il y avait trois dimensions de l’activité éveillée de l’homme : l’animal qui travaille, l’œuvre et l’activité politique. Et en dehors de cela, la vie contemplative, le rêve, la méditation ou le plaisir de ne rien faire occupaient une grande place. On ne serait plus capable, aujourd’hui, de jouir du plaisir de ne rien faire et d’écouter pousser le riz comme on dit au Laos. Il convient de reprendre possession de la vie et du temps : redécouvrir la lenteur, les autres dimensions de l’activité humaine. De ce point de vue, les 35 heures ont été catastrophiques, parce que cela a amené un grand nombre de personnes à consommer plus de loisirs marchandisés plutôt que de retrouver du temps pour eux et s’investir dans la vie sociale.

Vos propositions ne risquent-elles pas d’accroître les inégalités et le chômage ?

Au cours des deux derniers siècles, les gains de productivité ont été multipliés par trente et le temps de travail officiel a été diminué par deux. L’emploi salarié, lui, a été augmenté par 1,75. Il serait temps de transformer les gains de productivité en augmentation de l’emploi et en diminution du temps de travail. A l’époque de mes études, mes professeurs parlaient des cercles vertueux de la croissance qui se sont montrés au fil du temps singulièrement pervers. Avec l’obligation de réduire notre empreinte écologique, nous sommes engagés dans une guerre pour la survie de l’humanité. Et la logique de guerre est une logique de rationnement. S’il n’y a plus d’eau, on la rationnera, ce qui engendrera une politique de redistribution. Moins de 20 % de la population mondiale consomme 86 % des ressources de la planète. Nous sommes déjà dans l’inégalité criarde. Il faudrait trois planètes si chaque être humain vivait comme un Européen.

Vous remettez en cause le système. Les individus sont aussi responsables à ce niveau...

Lorsque j’ai rempli les cases de mon empreinte écologique, je me suis aperçu qu’il y avait quelque chose qui clochait dans cette affaire : l’empreinte écologique de la France était inférieure à une planète jusque dans les années soixante-dix, maintenant nous sommes à trois planètes comme la Belgique. Moi, j’étais déjà un adulte à cette époque-là : est-ce que je mange trois fois plus de viande, est-ce que je consomme trois fois plus de vêtements, d’eau ou d’électricité aujourd’hui ? Non. Que s’est-il passé ? La viande que je consomme maintenant ne provient plus de troupeaux élevés sur les prairies de Normandie ou du Charolais ; elle provient d’animaux élevés avec des tourteaux de soja qui sont faits sur les brûlis de la forêt amazonienne et qui sont mélangés avec des farines animales de mais qui rendent les vaches folles. Le yaourt que l’on fabriquait chez soi, on ne peut plus le faire parce que le lait est trafiqué et parcourt parfois 9000 km en avion ! Les vêtements produits à Lille sont désormais faits à base de fibres en provenance de Honk Kong. Ce n’est pas notre consommation qui a explosé, il ne faut donc pas culpabiliser les gens mais changer le système et s’attaquer aux drogueurs.

Par quels moyens ?

Par tous les moyens possibles : par le vote, la désobéissance civile, les fauchages d’OGM... Il y a mille moyens possibles pour remettre en question la logique de globalisation. Il faut exiger la relocalisation de l’économie. Il est absurde d’importer de l’eau d’Italie par camion et d’y exporter la nôtre de la même manière. On raconte cette histoire désopilante d’un camion qui transportait des tomates élevées sous serre en Espagne et qui a percuté, sur la nationale 7, un camion qui transportait des tomates d’Espagne vers la Hollande [2].

(...)

Que vous inspire le pacte écologique de Nicolas Hulot ?

Il y a un décalage entre les faibles engagements demandés aux hommes politiques et les analyses du pacte. Une chose fondamentale manque : c’est l’analyse de la logique de fonctionnement des drogueurs. Nous avons trois pousse au crime dans cette logique du consommer toujours plus. Primo, la pub. Deuzio, l’obsolescence programmée et tertio, le crédit. La pub, c’est le deuxième budget mondial qui pousse les gens à être mécontent de ce qu’ils ont et n’ont pas. Elle a pour but de rendre les gens toujours plus insatisfaits. Cette tension psychologique pèse 500 milliards d’euros de dépenses annuelles. C’est donc 500 milliards de pollution matérielle si l’on songe à nos boîtes aux lettres, 500 milliards de pollution visuelle à travers les écrans publicitaires et ces panneaux qui saccagent les vues, 500 milliards de pollution auditive à travers les émissions et finalement 500 milliards d’une pollution mentale et spirituelle qui s’insinue partout.

Vous prônez l’interdiction de la pub ?

Tout programme politique qui voudrait initier cette rupture devrait imposer une limitation très forte des dépenses de publicité, ce qui aurait pour effet une dépollution mentale. Quand on veut se sevrer de la drogue, cela ne se fait pas du jour au lendemain, même si on sait qu’à la fin on ne piquera plus à la morphine.

Le pacte de Nicolas Hulot propose notamment de transformer l’économie du tout jetable en une éco-économie fonctionnelle basée principalement sur la location des biens, leur réutilisation, leur recyclage et la mise en place de services susceptibles d’utiliser beaucoup de main d’œuvre...

Ces analyses sont excellentes. Chaque mois, une trentaine de navires américains vont déverser des ordinateurs usagers en Afrique. On envoie à la poubelle des téléviseurs, des magnétos, des téléphones portables que personne ne peut réparer parce que c’est plus cher que d’acheter du neuf . Et pour cause, tout ce matériel est fabriqué par des travailleurs que l’on paie avec un lance pierres en Asie et qui voyage avec du kérosène détaxé. Une quantité de métiers intéressants et qui ont disparu pourraient se développer sur base d’un autre modèle. Même mes lunettes sont programmées pour êtres jetées. Une des branches a cassé hier et mon oculiste m’a dit, « Ah ! non cela ne se répare pas, elles sont faites pour durer deux ans ».

(...)

Vous sentez-vous isolé parmi les économistes ?

J’ai pris pour devise celle de Guillaume le Taciturne : « Il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. » Cela lui a réussi puisqu’il a porté l’indépendance des Pays-Bas contre Philippe II. Ce n’était pas gagné d’avance et il l’a payé de sa peau.

Tous mes collègues économistes ne sont pas mauvais. Mais le problème c’est que leur capacité de nuisance se déploie à fond pendant leur active et quand ils prennent leur retraite ils commencent à afficher un certain repentir. C’est trop tard, on les prend pour des gâteux. Un de mes confrères disait : « Celui qui croit qu’une croissance infinie est possible dans un monde fini est soit un économiste, soit un fou »."

Lire l’intégralité de l’interview.


Une espèce menacée parmi d’autres...

Interview de Hubert Reeves dans La Libre du 16 février 2007.

[Nota : Hubert Reeves ne se réclame pas de la décroissance, mais ses propos et ses ouvrages ont notamment pour objectif de souligner le caractère suicidaire de nos modes de développement et la nécessité impérieuse de nous adapter à notre milieu de vie : la Terre. Ses propos vont dans le sens d’une réduction forte et urgente de notre empreinte écologique, ce qui implique la "décroissance de la consommation".]

Extraits.

"L’intitulé de votre conférence est "L’avenir de la vie sur terre". Considérez-vous que l’espèce humaine a mis en place les ferments de sa propre extinction ?

Tout à fait. Des menaces pèsent non pas sur la vie sur la Terre - car la vie va continuer, elle est très robuste - mais sur une espèce particulière qui n’est pas très robuste et qui est l’espèce humaine. Personne ne connaît l’avenir, mais on a effectivement mis en place tous les éléments pour rendre la planète inhabitable. Si cela ne change pas très rapidement, notre espèce pourrait disparaître. On n’est pas habitué à cette idée car on a toujours vécu dans l’idée qu’on était l’espèce unique, bénie, choisie, mais c’est faux, nous sommes une espèce parmi des millions d’autres et beaucoup d’espèces ont disparu de la Terre dans le passé parce qu’elles n’ont pas su ou pas pu s’adapter à des circonstances nouvelles. Et là, nous rencontrons des circonstances qui pourraient nous mettre en danger.

(...)

Vous qui avez une formation en astrophysique nucléaire, vous prônez le développement des énergies renouvelables plutôt que le nucléaire. Pourquoi ce choix ?

Il est vrai que l’on ne pense pas qu’avec les technologies actuelles, on pourrait atteindre avec les énergies renouvelables une fraction importante du bilan énergétique mondial, surtout si la consommation d’énergie continue à augmenter. Ceci dit, on prévoit que cette consommation pourrait doubler d’ici une cinquantaine d’années, alors rien ne fera l’affaire, ni le renouvelable, ni le nucléaire. Je crois que de toute façon, on est dans une situation énergétique très difficile.

Mais il reste un fait fondamental, c’est que l’on veut de l’eau chaude au robinet et de la chaleur dans nos maisons. On veut pouvoir se déplacer. Or pour disposer de tous ces avantages, il faut de l’énergie. Le nucléaire de troisième génération que nous connaissons aujourd’hui utilise l’uranium 235 comme combustible. Or il y a moins de réserves de ce combustible que de pétrole. C’est donc quelque chose qui sera épuisé en peu de temps si l’ensemble de la planète se mettait à utiliser ce type d’énergie. La quatrième génération concerne les surgénérateurs utilisant de l’uranium 238 ou le projet Iter de fusion nucléaire contrôlée. Ces deux filières sont encore très incertaines, et personne ne sait si l’on pourra les rentabiliser.

Je pense personnellement qu’il faut miser sur le renouvelable de façon majeure, même s’il est bien que l’on continue également les recherches sur le nucléaire, en sachant que cette dernière filière reste très spéculative. Le renouvelable ne présente pas le même risque de danger que la prolifération nucléaire. Il faut dire que le nucléaire et le terrorisme notamment ne font pas bon ménage. Je pense que c’est une filière qui psychologiquement va être très difficile à faire accepter à la population. On l’a vu après Tchernobyl. Les gens ont peur, ils l’ont diabolisé à tort ou à raison, je ne sais pas, mais c’est un fait.

Vous dénoncez la vision à court terme des responsables politiques et économiques. Avez-vous le sentiment qu’un déclic s’est produit ces derniers temps ?

Oui, tout à fait. Depuis un an, les choses changent rapidement Par exemple, la conférence de Davos qui vient d’avoir lieu en Suisse et qui regroupe tous les décideurs gouvernementaux et économiques portait essentiellement sur cette évolution de l’économie vers le développement durable. C’est une nouveauté. J’étais à Davos il y a cinq ans et il n’était absolument pas question de cela. On n’en parlait pas, c’était même considéré comme un peu déplacé.

En France avec l’action de Nicolas Hulot, et je crois que c’est également le cas en Belgique, il y a un mouvement qui met la pression sur les politiques pour qu’ils s’expriment sur leur programme au point de vue écologique et qu’ils prennent des engagements. Les tiendront-ils ? C’est autre chose...

A vous entendre, l’humanité doit procéder à une révolution des mentalités. Etes-vous réellement convaincu qu’un tel changement soit possible ?

Je dirais qu’on n’a pas le choix. Ce n’est pas économie ou écologie. Si on ne renverse pas la tendance présente, l’économie elle-même est en péril. C’est ce qu’a bien démontré Nicholas Stern qui a eu l’heureuse idée de mettre des chiffres sur ces conséquences. Des dollars et des cents, c’est ce qui fait mouche chez beaucoup de gens qui sont des décideurs et qui n’entendent que ce langage.

La réalité, c’est que souvent les gens ne changent que quand ils y sont forcés. C’est quand il y a eu Katrina aux Etats-Unis qu’ils ont commencé à bouger. On ne met un feu rouge à un carrefour que quand il y a eu trois morts, on n’y touche pas auparavant. Malheureusement, les catastrophes contemporaines jouent un rôle positif. Elles éveillent les consciences, les gens se rendent alors compte que l’on n’a pas le choix, que l’on doit aller dans ce sens. "

Lire l’intégralité de l’interview.

Notes

[1Le pari de la décroissance, Fayard 2006, 302 pages, 19 euros

[2Note de Respire : il existe une version de l’histoire précisant que le premier camion venait, lui, des Pays-Bas !


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