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Jean Van Lierde, disparition d’une figure de la non-violence

vendredi 19 janvier 2007

Jean Van Lierde, le courage de la non-violence

Vendredi 15 décembre 2006 s’éteignait en Belgique Jean Van
Lierde, à l’âge de 80 ans. Pour beaucoup de personnes ce nom reste aujourd’hui inconnu. Et pourtant c’est l’une des grandes figures de la non-violence au XXe siècle qui disparaît.

C’est durant la Seconde Guerre Mondiale que, ouvrier de 15 ans dans une usine d’accumulateurs, ce garçon de famille modeste distribue la presse clandestine et des tracts, soutient les réfractaires au travail obligatoire et fabrique des faux papiers au sein du mouvement de résistance belge MNB. C’est le premier des nombreux engagements que lui dictera son honnêteté intransigeante au cours de sa vie, souvent à contre-courant des conformismes de son époque : en 1945 il est « scandalisé,
dès la libération, par la violence des vainqueurs
 »[1]. Il
refuse alors ouvertement de prendre les armes pour tirer sur les prisonniers ou les maltraiter : « on ne va pas faire comme eux ont fait », martèle-t-il alors, empêchant un jour ses camarades résistants de « zigouiller quatre officiers allemands » .

Durant les années d’après-guerre, il devient dirigeant de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) belge, et refuse lors d’une cérémonie nationale de saluer le drapeau, par opposition aux positions par trop nationalistes du mouvement : « ce fut un scandale inimaginable ! mais je pense qu’il était indispensable. »[2].

En 1949 vient le moment de la conscription : Jean refuse de se rendre à la caserne et devient l’un des premiers objecteurs de conscience belges au service militaire. Il est emprisonné pour la première fois, à la prison Saint-Léonard de Liège. Bien vite, les autorités le libèrent dans le but d’étouffer politiquement l’affaire. Voyant que ses camarades objecteurs ne sont pas libérés, il refuse sa libération et oblige les autorités à l’expulser de prison « exactement comme on m’y avait fait entrer. Manu militari  » !

« Je me battis alors, pendant près d’un an, pour qu’on me remette en prison, non par masochisme, mais par souci de la vérité parce que la désobéissance civile est un projet politique, un combat, une stratégie destinée à modifier un aspect injuste de la société, et dans mon cas, une loi qui me paraissait révoltante ». Arrêté une deuxième puis une troisième fois, il affronte « la comédie burlesque des conseils de guerre  » et passe au total plus de quinze mois derrière les barreaux, demeurant un an « parmi les cent derniers condamnés à mort belges de la guerre 1939-1945, officiers SS, collaborateurs ».

Jean Van Lierde va connaître alors une nouvelle expérience marquante : sur sa propre demande, les autorités belges l’envoient travailler comme manoeuvre à la mine de charbon du Bois du Cazier, par 1.035 mètres de fond, en remplacement de son temps restant d’emprisonnement. « C’était réellement le bagne. C’était bien pire que la prison. Je ne voudrais, pour rien au monde, recommencer une telle expérience »[3].

En six mois il reçoit pas moins de quatre préavis de licenciement, pour les articles qu’il publie dénonçant les conditions inhumaines d’exploitation des travailleurs étrangers, et pour son engagement actif dans les grèves qui secouent la mine, désobéissant au passage à son propre
syndicat ! « J’étais foutu à l’index dans tous les charbonnages belges, parce que j’étais sur la liste des agitateurs ». Il publie alors le témoignage Six mois dans l’enfer d’une mine belge, qui connaît un retentissement important.[4] « Désormais inembauchable, je revins chez
moi, où me fut bientôt notifiée mon expulsion définitive de l’armée, en tant qu’élément indigne de servir sa patrie et son roi. Enfin débarrassé de mon problème personnel à l’égard de la conscription, j’allais pouvoir me consacrer entièrement à l’oeuvre qui me tenait le plus à coeur : obtenir la reconnaissance d’un statut officiel de l’objection de conscience en Belgique
 ».[5] Reconnaissance qui n’adviendra qu’en 1964. Mais la guerre d’Algérie éclate et avec elle la nécessité une fois de plus de prendre parti et de s’engager. Fermement anticolonialiste dès 1945, Jean Van Lierde lance des appels à la désertion (s’attirant les foudres des communistes) ainsi qu’au sabotage des trains amenant les conscrits à Marseille.

Au sein du Comité Belge pour la Paix en Algérie, il organise l’accueil des objecteurs et déserteurs français en Belgique, ainsi que l’accueil des Algériens menacés, en lien avec le réseau Jeanson en France. Il parvient un jour à Paris à faire évader de prison un Algérien, Rachid Boumaza, en lui procurant un déguisement de curé.

Plus « proche » politiquement de la Belgique advient en 1960 la lutte pour l’indépendance du Congo. Dès la fin des années 1950, Van Lierde et d’autres anticolonialistes fondent à Bruxelles le Centre International et les Amis de Présence Africaine de Belgique qui accueillent tous les intellectuels et dissidents africains de l’époque, d’Edouard Glissant à Patrice Lumumba, afin de diffuser une réelle contre-information sur les questions coloniales. C’est ainsi qu’une liaison efficace s’établit entre les belges métropolitains, qui jouent un rôle essentiel de
contre-information, de lobbying politique et d’organisation
des objecteurs, et les leaders indépendantistes congolais, au premier plan desquels Kasa-Vubu et surtout Patrice Lumumba, proche ami de Jean. Ceux-ci organisent durant deux années de lutte une résistance radicalement non-violente face au pouvoir colonial : administration parallèle, boycotts, refus de l’impôt. En 1962, au terme de deux ans de lutte, l’indépendance du Congo est proclamée et pas un des 100 000 européens présents dans le pays n’a été tué.[6]

Il est difficile d’évoquer l’ensemble des engagements qui
mènent Jean Van Lierde à venir, en pleine Guerre Froide,
prêcher à Moscou l’objection de conscience, qui n’est alors
pas précisément en odeur de sainteté, ou à être actif au sein de l’Internationale des Résistants à la Guerre (WRI).
On rappellera seulement que l’engagement de ce père de famille s’enracine pour lui dans une culture chrétienne revendiquée, au sein des scouts puis de la JOC pendant sa jeunesse, puis avec le groupe Esprit de Bruxelles, s’inspirant du personnalisme de Mounier, et jusqu’à sa mort avec la branche belge du MIR, Mouvement International de la Réconciliation. Il n’en reste pas moins en dialogue critique avec le communisme, et plus encore en résonance profonde avec l’anarchisme, se définissant comme « un socialiste libertaire, un chrétien libertaire », « chrétien parmi les anarchistes »[7], marqué notamment par sa relation avec Hem Day, figure marquante de l’anarchisme du XXe siècle.

Un éternel « minoritaire » par choix qui au final a voué son existence à « chercher la vérité, quoi qu’il en coûte »[8] aux Carrefours de la paix[9] avec pour seule arme le courage de la non-violence.

Guillaume
GAMBLIN

[1] Cette citation, comme de nombreuses autres qui suivent, est tirée de la retranscription d’un entretien avec Jean-Pol Hecq à RTBF-radio, du 10 mars 2005.

[2] Citation issue du magnifique témoignage intitulé « L’apprentissage de la désobéissance », dans l’ouvrage écrit en duo avec Guy de Boschère, La guerre sans armes. Douze années de lutte non-violente en Europe. 1952-1964, Ed. Luc Pire/Karthala, 2002.

[3] La guerre sans armes, op. cit., p.23

[4] Quelques temps plus tard, la mine du Bois du Cazier connaît une catastrophe qui cause 250 morts et lui donne tristement raison.

[5] La guerre sans armes, op.cit., p.23

[6] Jean Van Lierde, « La décolonisation du Congo-Zaïre », in Alternatives Non-Violentes n° 119-120, dossier Les luttes non-violentes au XX° siècle, tome 1, 2001, www.anv-irnc.org .

[7] entretien à la RTBF, op.cit.

[8] La guerre sans armes, op.cit., p. 48

[9] Nom d’une revue, de nombreuses fois censurée, qu’il contribua à créer et à animer de 1962 à 1964.


Voir l’hommage et l’interview sur le site de A voix autre.

Le recueil de texte du CNAPD (format .pdf).


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