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La peur de l’infériorité

Une analyse de Alexis Rosenbaum - Présence et action culturelles

jeudi 11 janvier 2007

La peur de l’infériorité
(deux parties).

1/2 : "Tension entre respect de soi et estime de soi"(.pdf)

Extraits :

"L’abondance implique une concurrence de plus en plus intense entre les producteurs ; les produits nouveaux sont mis sur le marché de plus en plus vite. Plus vite que la majeure partie de la population n’apprend à les désirer. Il faut donc accroître les capacités d’absorption du marché, il faut accroître la rapidité du cycle de vie des produits. C’est ce que la publicité, en particulier, contribue à accomplir.

On remarque un changement, une transformation progressive dans les méthodes publicitaires. La publicité vante de moins en moins les caractéristiques intrinsèques des objets et se met, de plus en plus, à associer les objets à des contextes valorisants. Les spectateurs sont de moins en moins incités à contempler le produit lui-même, à s’informer sur le produit mais sont de plus en plus incités à s’identifier à l’image plus ou moins stéréotypée de l’acquéreur de cet objet ou du modèle de cet acquéreur.

Autrement dit, dans la publicité ancienne, un objet était présenté et il servait à résoudre un problème. Dans la nouvelle publicité, ces nouvelles techniques montrent un produit qui est plutôt relié à une expérience sociale ou à une expérience psychologique. A mesure que cette nouvelle stratégie s’impose ou se propage, le consommateur se trouve de moins en moins appelé à apprécier la valeur d’usage des produits et de plus en plus à confronter sa propre image à ces scènes, à ces lieux idéalisés qui lui sont sans cesse présentés.

Le consommateur se retrouve de plus en plus souvent en situation d’infériorité devant ces images, ces scènes ou ces lieux de vie idéalisés puisqu’il s’évalue. Il se découvre en défaut. A mesure que les individus se rabattent des besoins nécessaires vers ces nouveaux désirs moins nécessaires ou plus superflus, les convoitises sociales jouent de plus en plus le rôle d’aiguillon du désir. Il faut que le consommateur potentiel envie, au sens fort du terme, ceux qui possèdent l’objet et il est également souhaitable qu’il désire être envié une fois qu’il le possèdera. C’est la raison pour laquelle, très vite, dans ces nouvelles techniques publicitaires, on voit apparaître une valorisation de l’envie. (...)"

2/2 : "Images TV et réalités sociales"(.pdf)

Extraits :

"Les images sont-elles devenues les auxiliaires indispensables, le bras armé du capitalisme contemporain ? Il ne s’agit pas seulement de la télévision, il s’agit de tous les supports visuels qui contribuent à alimenter les frustrations relatives. Toutes ces images constituent une sorte de fond omniprésent qui oriente nos mouvements vers les choses et qui fournit des représentations étalons auxquelles nous sommes appelés à nous mesurer. Les images relancent et alimentent les désirs, les épidémies de désirs parfois, tout en rabattant systématiquement les désirs sur des biens et des services. Il s’agit en plus d’un phénomène désormais mondial, puisque les produits télévisuels américains se diffusent mondialement. Ils touchent les foyers de la plupart des pays développés, sur lesquels des effets similaires peuvent être reproduits : homogénéisation des groupes de référence, distorsions des représentations, pression à la consommation.

(...)

On voit bien aujourd’hui que l’image est devenue le grand officier de la comparaison sociale. Elle a étendu la portée de la comparaison sociale de façon un peu inattendue. Quelles peuvent être les conséquences de cette invasion des images qui nous imposent une confrontation à des modèles que nous n’avons pas choisis et qui sont lointains ?

En nous menaçant régulièrement d’infériorité, elles s’inscrivent parfaitement, ces images, dans un ensemble de facteurs qui ont transformé le régime de la comparaison sociale depuis quelques siècles. Il est nécessaire de comprendre la relativité historique des modes de comparaisons sociales que nous connaissons aujourd’hui pour avoir une chance de comprendre pourquoi un certain nombre de concepts ou un certain nombre de problèmes font aujourd’hui florès et pourquoi ils sont au centre de notre attention.

Le concept de reconnaissance, le concept d’humiliation, le concept de l’estime de soi, etc, tous ces concepts sont mis en relief par des modes très spécifiques de comparaison sociale.

Il ne s’agit pas seulement d’une problématique psychologique. Lorsqu’une pathologie « affecte » tout le corps social, lorsque la peur de l’infériorité se diffuse à ce point, lorsque certains problèmes spécifiques, qui devraient être tout à fait spécifiques et même déviants, comme ceux de la peur de l’infériorité, tourmentent en réalité la plupart des individus ou beaucoup d’individus dits normaux, alors on peut se poser des questions sur la culture elle même. Il faut s’interroger sur les fondements plus généraux de ces troubles, les relier au contexte politique et culturel au sens le plus large de ces termes."


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