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Le journalisme en perte d’autonomie

Par Jean-François Dumont, paru dans la revue Politique, octobre 2006.

mardi 31 octobre 2006

Extraits :

Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. Il ne s’agit pas, cette fois, des animaux malades de la peste mais des médias dont les rédactions éprouvent, comme rarement auparavant, l’effet des pressions économiques, dont la perte d’autonomie face à l’actionnaire n’est pas le moins inquiétant.

(...)

Le diktat du marketing

Affaibli dans son rôle politique qui en faisait un acteur du débat démocratique, voilà le journaliste réduit à sa seule valeur économique, définie par les administrateurs et le marketing. Cette évolution ne se mesure pas. Elle s’observe, ici comme ailleurs. En juillet dernier, l’association canadienne des journalistes rapportait plusieurs cas d’ingérence des annonceurs dans le contenu rédactionnel. En France, les journalistes de Libé rappelaient à la Une, le 14 juin, qu’« il n’est pas du ressort d’un actionnaire quel qu’il soit de décider du contenu éditorial et de ses contributeurs  ». En Suisse, Comedia, le syndicat des médias, évoquait en début d’année le risque d’une « dérive mercantile » au quotidien Le Temps, qui verrait le contenu sacrifié à l’arrivée de nouveaux annonceurs - la finance et l’horlogerie de luxe. Le Courrier, qui rapportait cette info, ajoutait qu’« un manifeste rédigé par plusieurs journalistes dénonce l’irruption de plus en plus marquée d’impératifs de marketing dans la partie rédactionnelle des différents titres romands  ».

Les médias belges n’échappent évidemment pas à ce phénomène. Les rédactions sont priées, de manière plus ou moins explicite, de travailler d’abord pour les intérêts de l’entreprise de presse, avant ceux du public. Les mutations que cela engendre dans les pratiques journalistiques et les conditions de travail ne sont pas anodines. La soumission des contenus aux contraintes budgétaires et commerciales (journalistes, séduisez !) est devenue chose banale dans certaines rédactions. Tantôt, c’est un journal qui publie une série d’articles sur ordre de la direction commerciale. Tantôt, c’est le directeur d’une publication lifestyle qui explique sans sourciller que la rédaction a de plus en plus de travail... commandé par la régie publicitaire. Tantôt, c’est un magazine qui consacre sans scrupule une couverture sur trois à la Star Academy, puisqu’elle se vendra bien. On ne s’étonnera pas, alors, de voir se multiplier, sur le Web, les blogs de journalistes. Beaucoup d’entre eux se créent un espace non contraignant pour retrouver la liberté de choix et de ton que leur média ne leur assure plus. Quitte - sacré paradoxe - à se faire récupérer sur le site du média en question...

Mutation, également, du rôle des rédacteurs en chef. On les préférera bons vendeurs plutôt que bons journalistes ; bonnes courroies de transmission bien souples plutôt que bons pilotes d’équipe un peu résistants. L’adage est en vigueur depuis quelques années déjà, mais il ne s’est jamais si bien porté : « le rédacteur en chef est de moins en moins le premier des rédacteurs et de plus en plus le dernier des directeurs ».

Quant aux conditions de travail, leurs dégradations sont flagrantes chez une majorité de journalistes indépendants qui voient leurs revenus maintenus, voire réduits, à des niveaux ahurissants |5|. Les salariés, contraints d’assurer de plus en plus d’actes techniques jadis dévolus aux ateliers, sont encore relativement préservés sur le plan salarial, mais ils n’échappent pas pour autant à la prolétarisation qui gagne tout le métier : travailleur intellectuel en perte d’autonomie sur son champ d’action et dans son pouvoir de penser ses priorités, le journaliste n’aura plus que sa force de travail à vendre. Et si les seuls projets qu’on lui propose consistaient (comme certains le ressentent aujourd’hui) à réaliser des économies et à faire du média marketing, ceux qui prophétisent la fin du journalisme auront raison.

|5| Voir à ce propos la campagne et le site www.pigistepaspigeon.be de l’Association des journalistes professionnels (AJP)


Lire l’article complet sur le site de la revue Politique


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