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En danger de pubtréfaction

Carte blanche de Respire parue dans La Libre du 7 octobre 2006

samedi 7 octobre 2006

Le futur contrat de gestion de la RTBF a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines, à juste titre. Le processus, qui a commencé fin 2005 et qui devrait aboutir à la mi-octobre pour doter notre radio-télévision d’un contrat avec la Communauté française, a été profondément antidémocratique. Rappelons quelques évènements qui ont ponctué ce qu’il ne convient pas d’appeler "renégociation".

- Les auditions menées au Parlement de la Communauté française, qui devaient être "impartiales", n’ont pas permis aux citoyens, qui financent la RTBF, de faire entendre leur point de vue. Trois représentants du monde publicitaire (M. Philippot, président du conseil d’administration de la RMB, régie publicitaire de la RTBF, M. Gérard, directeur de ladite RMB et M. Liesse du bureau Carat, conseil en publicité) ont, par contre, pu faire valoir le modèle dérégulé complètement ouvert à la propagande commerciale dont rêve leur industrie.

- La ministre Laanan n’a pas hésité à détourner les résultats d’une recherche des FUCaM pour appuyer sa proposition de suppression de la règle de protection minimale des enfants, dite règle des cinq minutes (qui interdit de diffuser de la publicité cinq minutes avant et après les programmes pour enfants).

- Le 16 mai, le Parlement de la Communauté française connaissait un échec historique en n’accomplissant pas sa mission démocratique : la majorité PS/CDH empêchait que soit votée une résolution commune qui aurait fourni à la ministre des principes partagés par l’ensemble des élus pour orienter l’avenir du principal outil culturel de la Communauté française (la RTBF reçoit une dotation publique d’environ 190 millions d’euros). Après avoir introduit la publicité commerciale à la RTBF en 1984, le PS poursuit la mise en pièce de ce qui n’est déjà plus un "service public" mais une "entreprise publique autonome". Pour ce faire, et avec l’assistance du CDH, la ministre propose d’augmenter la part de financement publicitaire de Reyers en supprimant le plafond des 25 pc, d’autoriser des pratiques jusque-là interdites (placement de produit, écran partagé, publicité virtuelle) et de soumettre encore davantage la RTBF aux lois de l’audimat.

Ce dernier point est crucial. Les "négociateurs" tentent de le faire passer pour rien, notamment par l’entremise du Président du conseil d’administration (M. Rasquin, CDH) qui déclarait dans ces colonnes (le 19 septembre 2006) : "Désormais, la RTBF aura des objectifs d’audience. Non pas pour évaluer la performance d’une émission en particulier, mais pour juger des performances globales par genre (infos, documentaires, fictions, etc.). On veut savoir si les gens apprécient ce qu’on fait. C’est là une logique de rencontre du public et pas, comme le disent certains, une logique commerciale de course à l’audimat." "Certains" disent, en effet, que, lorsque l’on utilise un outil commercial biaisé pour mesurer les "performances globales" alors que cet outil ne permet pas de mesurer si les gens apprécient les programmes, qu’on lui donne davantage d’importance, et qu’on le couple en plus à l’augmentation des recettes publicitaires commerciales, on prend sérieusement le risque de s’enfermer dans une logique commerciale.

Les bonnes intentions annoncées par M. Rasquin sonnent tout à fait creux lorsqu’on les rapproche de la réalité des faits. L’audimat mesure le choix des programmes dans 750 foyers, la plupart faisant partie de ceux qui regardent plus la télévision que la moyenne - 220 minutes par jour - des usagers. Ces ménages sont sélectionnés par... des spécialistes du marketing. La mesure quantitative (sans dimension qualitative) ainsi réalisée permet notamment aux publicitaires de déterminer le prix des espaces commerciaux qui est fonction du nombre de clients potentiels qu’ils permettront de toucher. L’organe chargé de réaliser cette mesure est l’association sans but lucratif (!) Cim (Centre d’information sur les médias). Celui-ci est constitué d’institutions qui ont toutes un intérêt à valoriser la publicité commerciale. Le conseil d’administration de cette asbl compte ainsi parmi ses membres l’Union belge des annonceurs, L’Oréal, Fortis, Unilever, Procter & Gamble, Clear Channel Belgium, RMB, RTL-TVi, etc., son assemblée générale regroupe notamment Coca-Cola Services, Nestlé, Douwe Egberts, Publicis, ou encore JC Decaux Belgium.

Pêche-t-on par excès de suspicion en affirmant que ces grandes entreprises ne manient pas l’audimat dans l’espoir de préserver la qualité des programmes et de favoriser la diversité culturelle ? On le sait, cet outil de mesure, partial et partiel, est développé par les publicitaires, pour les publicitaires. Cette réalité, M. Le Lay, patron de TF1 (française, mais également l’une des chaînes les plus regardées en Communauté française) l’expliquait sans faux-fuyant en 1987, lorsque le groupe Bouygues acquit la chaîne, auparavant publique : "On ne vit plus qu’avec les chiffres de l’audimat. (...) Passer une émission culturelle sur une chaîne commerciale à 20h30, c’est un crime économique ! C’est quand même à l’Etat d’apporter la culture, pas aux industriels !" [1]. M. Le Lay est connu pour son expertise en mise à disposition de cerveaux humains disponibles. Son propos résonne donc comme un avertissement qu’il serait juste de savoir entendre : l’audimat est un outil publicitaire puissant, qui n’est pas compatible avec les missions du service public audiovisuel.

En ouvrant grand la porte de la RTBF à la publicité commerciale et en y renforçant la place déjà prépondérante de l’audimat, la majorité de la Communauté française divorce de sa mission démocratique de protection et de promotion du bien commun. Soumettant toujours davantage notre radio-télévision à la logique commerciale court-termiste de la publicité, elle fait un second pas vers la commercialisation de la RTBF.

Ce choix n’a pas été concerté, la discussion démocratique n’a pas eu lieu, les orientations de ce contrat de gestion sont donc illégitimes. Nous demandons que le débat commence, enfin.


Voir la carte blanche dans La Libre du 7 octobre 2006

Notes

[1Cité par S. Halimi, in "Les nouveaux chiens de gardes", Raisons D’Agir, Paris, 2005, p. 63.


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