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« Télé : tout est une question de conditionnement » - Michel Reilhac (Arte)

Le Journal du Mardi - Bernard Hennebert - 11 septembre 2006

vendredi 15 septembre 2006

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- Bernard Hennebert : Quel jugement portez-vous sur l’évolution de la télévision ?

- Michel Reilhac : Je suis un déçu de la télé. Je la regarde peu d’ailleurs. Cet outil extraordinaire s’est perverti en narcotique puissant des consciences. Un consensus s’est installé : la télévision favorise le divertissement au sens philosophique du terme. Cette poudre d’oubli a pour mission de consoler le téléspectateur de toutes les misères qu’il a vécu durant sa journée. Par contre, je suis un amoureux du cinéma : une manière de raconter des histoires et de leur donner une place dans notre imaginaire...

- Dans votre livre, vous émettez l’hypothèse que le spectateur va de moins en moins vouloir regarder des films à la télé : est-ce une évolution positive ?

- Non ! C’est un signe de plus que la relation qu’engendre la télé avec le spectateur continue de se dégrader. Celui-ci doit pouvoir « entrer » n’importe quand dans le déroulement d’un film et comprendre grosso modo ce qui s’y passe. Dans un film destiné à la télévision, il y a une réduction des enjeux formels et narratifs. Au cinéma, au contraire, l’auteur cherche continuellement à vous projeter dans un autre temps, dans un autre espace. Il nous demande l’effort de nous rendre disponible et attentif. Cette capacité à se concentrer est devenue quasi incompatible avec les fonctions occupées aujourd’hui dans les foyers par la télévision : meubler le vide, servir de support publicitaire. Pour atteindre ces objectifs et ne pas lasser les gens, elle s’affirme comme médium de flux : son message produit beaucoup d’effets d’images mais peu de sens. Au plus la télévision génère son langage propre et que celui-ci arrive à maturité, au plus les audiences des diffusions de films baissent au profit de la téléréalité, des jeux et des fictions.
Le succès actuel d’une Ségolène Royal est dû à sa compréhension des mots qu’ils convient d’utiliser en public. Et si Nicolas Sarkozy fait un tel tabac, c’est parce qu’il a appauvri son vocabulaire. Le principal compliment qu’on puisse leur faire, c’est de dire qu’on comprend ce qu’ils veulent nous dire ! Ces leaders savent comment utiliser les médias mais leur stratégie correspond à un appauvrissement de la pensée et de la forme, stimulé par les passages à la télévision. Pareil medium est donc fascisant.

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- Tout ceci ressort-il d’une volonté politique machiavélique ?

- Ne tombons pas dans la parano. Mais on peut constater un morcellement absolu de la responsabilité. Tout est éclaté. Personne ne se sent investi de la responsabilité de cette fonction narcotique du petit écran. À partir du moment où les chaînes deviennent des entreprises ayant pour obligation le fait de maximiser leurs profits pour équilibrer leurs budgets, automatiquement la relation à l’annonceur devient privilégiée. Ainsi, Arte va coproduire l’adaptation au cinéma de « 99 F » de Frédéric Beigbeder (2). Ce projet a été refusé par toutes les autres chaînes car elles ne voulaient pas risquer de se mettre à mal les annonceurs, alors qu’aucun d’entre eux n’est cité nommément. Il y a une nécessité de les chouchouter et c’est très important pour les garder, les fidéliser (3). C’est uniquement leur argent qui intéresse les diffuseurs. Cela transcende les doctrines de droite et de gauche !

- Jusqu’à présent, Arte est une chaîne sans publicité, avec seulement un peu de sponsoring. L’Europe devrait bientôt autoriser le placement de produits publicitaire à l’intérieur même des programmes (et donc des films). Qu’en pensez-vous ? Arte serait une chaîne sans pub qui diffuserait des films truffés de pubs qui rapporteraient à des tiers...

- Il n’y a pas de clause à ce propos dans nos contrats. Cela ne fait pas partie de nos discussions. Mais si on se rendait compte que, dans le plan de financement d’un film qu’on coproduit, une partie importante du budget est liée à des contreparties en nature, à du placement de produits ou à du sponsoring, cela pourrait nous faire hésiter... Notre position est dogmatique : nous ne voulons pas de publicité sur Arte. Comme nous sommes dans une situation budgétaire difficile, nous cherchons plutôt à faire des économies à un niveau global, au sein de la chaîne. On réfléchit également à la façon d’intégrer des revenus publicitaires dans des services connexes : la vidéo à la demande, nos services internet... Idéalement, je pense que la publicité est incompatible avec le médium « service public ». En effet, la puissance des annonceurs sur les chaînes est telle qu’ils ont la possibilité de manière systématique d’accepter ou de refuser le type de programmes auprès desquels leurs publicités seront diffusées. Automatiquement donc, il y a un lien entre les régies publicitaires et le contenu éditorial de ces chaînes qui doivent pourtant mener des missions de service public.

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- Ne pensez-vous pas que la puissance du média télévisuel puisse être mis au service d’une élévation de la conscience de ses usagers ? Comment verriez-vous les profils de France2 et France3 sans pub ?

- On pourrait aussi conditionner le public dans une autre direction. D façon à le tirer vers le haut. Mais faire ce type de contre-programmation, c’est prendre le risque que cela ne marche pas pendant un moment... Il s’agirait donc d’une décision quasiment forcée et donc politique. L’Etat imposerait un cahier des charges renforcé avec une obligation de programmes plus pointus. Je ne vois pourtant pas comment cette décision pourrait être prise maintenant, compte tenu de la puissance de la logique de marché dans l’audiovisuel d’aujourd’hui.

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