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Un coup d’œil dans le frigo

Extrait du livre "L’Usine" de Vincent De Raeve

lundi 11 septembre 2006

"J’ouvre la porte de mon frigo. Je prends un produit au hasard, un pot de mayonnaise... Je le regarde attentivement. Des petits chiffres, des lettres sur le couvercle, presque invisibles. Un numéro de lot, de production. Une date et une heure. 27/12 03.59 Coup d’œil au calendrier. Dimanche 27/12. 03.59, pas 15.59.

Et maintenant, tâcher d’y trouver du sens. Un peu avant quatre heures du matin, un ouvrier, une ouvrière, sur sa ligne de production. La lumière aveuglante, le bruit énorme des machines, la cadence. Des milliers de pots de mayonnaise s’entrechoquent sur un tapis roulant, à une vitesse vertigineuse. Marie. C’est une personne, un être humain, Marie a mal aux yeux, au dos, aux mains. Un grain de beauté sur le menton. Sur sa tête un bonnet en plastique, trop serré par un élastique. Ca lui laisse des marques sur le front, quand elle le retire. Son uniforme bleu ciel et des chaussures de sécurité. Elle scrute, les pots se mélangent, elle repère les étiquettes mal collées, les bouchons mal vissés, s’en saisit et les place sur un autre tapis vers le rebut. Dix mètres plus loin, sa collègue Yvonne, trente-quatre ans, seize ans de pause au compteur. Ses règles reviennent quand elle est en vacances ou en arrêt maladie. Plus quand elle bosse. C’est comme ça. Elle saisit prestement les bocaux et les range par douze dans des boîtes en carton, un petit coup de scotcheuse pour fermer la caisse, elle pose sur un autre tapis, direction les palettes. Le mois passé une intérimaire, on ne sait déjà plus son nom, a fait une fausse couche, déclenchée sur la machine, alors que le lot 18kr132 était chargé dans un camion. C’est pas du Dickens, c’est même pas en Chine. C’est vrai, c’est vécu tous les jours, le quotidien de beaucoup d’entre nous, le prix à payer pour que les grandes surfaces nous proposent des produits pas chers. Ne pas oublier d’y penser quand on remplit son caddie... Quand je remplis mon caddie.

On ne voit pas, on refuse de voir. Combien on est à travailler comme ça, à chercher désespérément un sens à nos gestes répétés indéfiniment, sans relâche ? J’en ai aucune idée. Vaut mieux ça que le chômage ? J’en suis de moins en moins persuadé. Le plus dur, quand on y réfléchit longtemps, ce n’est pas les horaires, les nuits, les week-ends sans sa famille, ce n’est pas le bruit, l’enfermement, la discipline, les règlements, la hiérarchie. Ce n’est même pas le fait que ça va durer toute la vie, sans issue, une peine incompressible. Le plus dur est que ça n’a pas de sens de faire ce boulot. Ce n’est pas un métier, juste une occupation. Nous sommes des ouvriers privés de métier... Ca laisse un malaise, quelque chose de sourd, de lourd, l’impression d’être englué, pris au piège. Un vide au niveau du ventre, des questions plein la tête, des questions sans réponse. Certains ne s’en posent même plus des questions, ça se voit à leur visage, à leur démarche, ils sont vides, vaincus et très efficaces, productifs. Des machines à produire, de bons ouvriers.

Personne n’oblige les gens à faire ce genre de job. C’est aussi une solution de facilité. Une putain de solution. On se laisse envahir par le fatalisme ambiant, on ne fait plus l’effort de réfléchir par soi-même, on se laisse guider. On met son bel uniforme, identique aux autres, coulé dans le moule, rien qui le dépasse. Ne plus être une personne différente de toutes les autres personnes, une individualité, mais fondre dans la masse. Tout nous y pousse et c’est tellement dur et fatigant de toujours résister, sans même savoir pourquoi exactement, qu’on finit par céder. Je suis maintenant depuis assez longtemps en usine pour voir à quel stade en sont mes collègues. À quel niveau de résignation. Et à quel niveau j’en suis. On a tous des sursauts d’éveil, mais ils retombent bien vite. On sait tous ou presque qu’autre chose est possible, on cherche, mais on manque de courage et de clairvoyance. Alors on continue, palette après palette, jour après jour. J’entends même parfois dire : « Plus que quinze ans avant la pension ». Putain, faut pas demander où ils en sont, ceux qui disent ce genre de choses. Quinze ans et je pourrais enfin faire mon cancer, pour me retirer sur la pointe des pieds, laisser la place aux jeunes... Je suis dépassé par tant de résignation.

Nous sommes les infimes parties d’une gigantesque chose en marche. À tous niveaux, du balayeurs au directeur, victimes consentantes, et acteurs. Quelque chose nous chiffonne, nous interroge, mais les mots manquent. Enfermés dans nos représentations si bien établies, profondément ancrées. À moi aussi, devant mon ordinateur, les mots manquent. Coucher le malaise sur du papier, pour qu’enfin il prenne forme. Allers-retours entre les mots et la vie. Malaise indéfinissable."

De Raeve Vincent, L’usine, Charleroi, Editions Couleur livres, 2006, pp. 17-19. (Collection "Je").


Merci à l’auteur et l’éditeur qui ont autorisé la reproduction de ce texte.


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