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-= Voir en ligne : Appel d’urgence à la décroissance - La Libre du 09/08/06 =-

La Libre parle de "La décroissance"

lundi 21 août 2006

La Libre publiait le 9 août 2006 un article au titre accrocheur sur "la décroissance" et une interview sur le même sujet (voir les extraits ci-dessous). Si l’on ne peut que se réjouir de cet intérêt nouveau que le quotidien porte au thème de "la décroissance", on regrette toutefois certains raccourcis et quelques simplifications qui donnent une image parfois caricaturale de l’objection de croissance.

Les déclarations exagérées de Paul Ariès par exemple (« Entre la voiture et les transports en commun, nous préférons les seconds, mais entre le bus et rien du tout, nous préférons rien du tout ! »), ne recueillent pas l’assentiment de tous les objecteurs de croissance (pour beaucoup les transports en commun sont une partie de la solution).

Le titre de l’interview de M. Defeyt, une citation sortie de son contexte, nous semble réduire à la portion congrue les propos plus nuancés de l’intéressé. Ceci étant dit, sa position par trop ambigüe n’est pas tenable et oppose à l’objection de croissance une version insoutenable du "développement durable" : "Sensible aux aspects spirituels, soucieux d’être aussi bien dans ma peau que dans la société, je me sens plutôt proche de « Facteur 4 » (produire deux fois plus et réduire de moitié la consommation)...".

Revenons brièvement sur le "Facteur 4" qui est présenté comme plus "audible" que "la décroissance". Est-il possible et souhaitable de concrétiser ce concept ?

L’idée "facteur 4" repose sur le principe de la dématérialisation : produire autant en consommant 4 fois moins de ressources, ce qui est également parfois exprimé par : "en réduisant par 4 les émissions de carbone" [1].
Considérant que ce ratio est insuffisant pour faire face au défi environnemental auquel nous sommes confrontés, d’autres ont proposé le "facteur 10" [2].
L’un des principaux problèmes inhérent à ce genre de propositions réside dans le fait qu’elles suggèrent qu’il serait possible de produire toujours autant tout en diminuant nos niveaux de pollution jusqu’à les rendre soutenables. Cela suppose que les développements technologiques permettent la création de machines "propres" et l’utilisation rationnelle de l’énergie tout en restant dans un système de croissance.

Pourtant, tout indique que cette hypothèse est irréaliste. Prenons l’exemple du pétrole : même avec une consommation réduite par 4 dans les pays riches, il est impossible de continuer à en extraire indéfiniment, d’autant que sa demande planétaire est en passe d’exploser...
Le principe de la dématérialisation (moins de carbone pour les mêmes produits) n’est pas tenable dans une économie de croissance pour au moins quatre raisons :
- 1) Les gains énergétiques que permet le développement de machines plus efficaces (dont le rendement énergétique est plus élevé) sont annulés par l’augmentation de la consommation totale. C’est "l’effet rebond" dont parle M. Defeyt en citant l’exemple de la chaudière Optimaz.
- 2) En plus de la croissance de la consommation et de la pollution dans les pays "riches", l’occidentalisation du monde qui répand nos modes de vie partout sur la Terre implique elle aussi une augmentation de la consommation globale. Ainsi, l’arrivée de pays "émergents" sur le marché mondial accentuent phénoménalement les besoins en ressources naturelles et les niveaux de pollution mondiaux, révélant le caractère complètement insoutenable de nos modes de vie. L’explosion de la demande porte les besoins bien au-delà des hypothétiques économies que pourrait permettre la dématérialisation, dont on ne voit d’ailleurs pas tellement comment on pourrait l’initier dans le temps qu’il nous reste pour éviter le pire.
- 3) Comme l’a bien indiqué Georgescu-Roegen, les lois de la thermodynamique rendent impossible la consommation infinie (en fait la transformation) des ressources naturelles non renouvelables : celles-ci étant de moins en moins accessibles au fur et à mesure qu’on les exploite, se les procurer devient de plus en plus coûteux (énergétiquement et financièrement). De plus, leur exploitation est inévitablement accompagnée d’une pollution qui atteint désormais de tels sommets que la capacité de charge de la Terre est dépassée. Une consommation infinie de ressources finies est donc impossible, même si les niveaux actuels sont divisés par 4. Il n’y a pas d’autre alternative que de diminuer fortement notre impact écologique, ce qui passe nécessairement par la décroissance (pour les populations riches) de la consommation des ressources naturelles non renouvelables.
- 4) Par ailleurs, l’urgence étant désormais l’échelle temporelle qui doit nous guider pour penser et agir de façon soutenable [3], on ne peut raisonnablement compter sur les "solutions techniques", qui restent pour l’instant à l’état d’hypothèses, tant on sait que leur développement est long, lent, chaotique et rarement à la hauteur de leurs promesses initiales.


Le rapport "Facteur 4" de l’IDD souligne d’ailleurs les limites du principe de la dématérialisation. Ainsi peut-on lire en page 12 du rapport :

"Tous ces exemples montrent qu’il est possible de faire plus avec moins, moins d’énergie, moins d’eau, moins de matières premières et moins de pollutions. Autrement dit il est possible d’être plus efficace et de faire beaucoup mieux pour produire notre niveau de vie.", puis à la fin du travail en page 36 :
"Les progrès en matière de productivité des ressources protègent l’environnement. Mais les gains de productivité des ressources observés et attendus sont probablement insuffisants si l’objectif central est d’assurer à tous un bien-être suffisant et durable.
- Les améliorations de la productivité des ressources sont parfois ambivalentes, soit qu’elles créent d’autres problèmes, soit que tous les paramètres ne s’améliorent pas au même rythme.
- Les améliorations sont parfois, voire souvent, absorbées par la sophistication des produits de consommation (surtout les biens durables ).
- Certaines améliorations sont intégrées très lentement.
- Les améliorations dans la productivité des ressources ne compensent pas l’augmentation de la consommation des ressources entraînée par la croissance économique. Ce dernier point est probablement le plus important, car la terre ne suffirait pas - en l’état actuel des modes de production et de consommation - si tous les hommes consommaient autant de ressources que, par exemple, les européens !"
.
Où les défendeurs de l’idée "Facteur 4" soulignent que la décroissance de la consommation est nécessaire...

Les idées de type "facteur 4", dont il n’est pas certain qu’elles soient plus audibles que celle de "la décroissance", portent cette illusion qu’il serait possible de continuer comme aujourd’hui pour autant que nous procédions à quelques adaptations, technologiques notamment [4], qui rendraient nos économies plus "propres" (4 fois moins polluantes).

Lorsqu’une voiture lancée à 200 km/h s’apprête à s’écraser contre un mur, ralentir ne suffit pas. Pour éviter le choc fatal, le chauffeur doit arrêter son véhicule ou sortir de la route même s’il ne sait pas à quoi ressemblera sa nouvelle trajectoire.
Cette image (dont on n’essayera pas de tirer plus d’enseignements qu’elle ne peut en fournir) peut nous aider à percevoir la nature de l’enjeu qui est le nôtre. Il n’est plus possible d’arrêter la machine emballée : elle va trop vite et est trop lourde. Si on ne la ralentit pas pour négocier un changement de cap, nous prenons le mur.

Sans que l’on sache précisément de quoi l’avenir sera fait, on peut affirmer que si l’on veut qu’il soit vivable, nous devons dès aujourd’hui limiter, "en valeur absolue", notre impact écologique sur la planète.
Cela passera nécessairement par la décroissance de la consommation. Plus on attend, plus les possibilités de faire face à nos responsabilités s’amenuisent. Dire que le mode de vie qui est actuellement celui des sociétés "riches" est intenable n’est pas exagéré. Les indicateurs ne manquent pas qui témoignent que de plus en plus de personnes en sont conscientes et attendent des discours politiques responsables qui reconnaissent cette impasse et proposent des solutions à la hauteur de l’enjeu.
Nous avons tout à perdre à ne pas dire publiquement ce qui fait désormais l’objet d’un très large consensus dans la communauté scientifique, au prétexte que "les gens" ne seraient pas capables d’entendre ce qui est inéluctable.

Le changement de ton de La Libre est dans ce sens encourageant, l’apparition dans ce quotidien de la thématique de la nécessaire et inévitable décroissance de la consommation nous semble être un signal positif.



Extraits de La Libre
du 9 août 2006 :

Appel d’urgence à la décroissance

"La croissance à tout prix, un objectif qui court à la perte physique de la terre. C’est ce que soutiennent les « objecteurs de croissance », réunis autour du concept de décroissance. Pour eux, les habitudes doivent vite changer.

Difficile aujourd’hui de nier l’impasse pétrolière qui nous guette dans un futur (très) proche. Difficile aussi de contester le dérèglement climatique causé par l’émission de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Artisan de son propre péril, l’homme. Son outil, la croissance. C’est ce que soutiennent les « objecteurs de croissance », regroupés autour du concept de « décroissance ». Pour eux, notre modèle actuel n’est pas tenable. Longtemps perçue comme la panacée, la croissance est le problème.

(...)

Autrement dit, si l’homme continue à se servir avec la même gloutonnerie des ressources naturelles que lui offre la terre, l’écosystème, la biosphère et plus généralement la nature vont se dérégler. D’où l’idée de décroissance, laquelle n’est pas synonyme d’une croissance négative. « Le terme entend rompre avec la croyance du toujours plus, ce n’est pas l’inverse de la croissance » précise Jean-Claude Besset, auteur du livre « Comment ne plus être progressiste sans être réactionnaire ? »(1). « C’est un mot obus pour pulvériser l’idéologie dominante, toujours plus n’est pas forcément mieux ! » explique Paul Ariés, une figure de la décroissance en France. La décroissance, c’est réduire en urgence les flux de matières et d’énergie, mais également réexaminer l’ensemble des conduites, le rapport à la richesse, au progrès.

Antimondialistes

L’idée doit donc s’appliquer au plus haut niveau décisionnel, mais également dans le comportement de chacun, à chaque instant. (...) C’est le principe de la « simplicité volontaire », qui implique de vivre en conformité avec un certain nombre de valeurs par rapport à la terre. Avion, téléphone portable, télévision, autant de technologies qui passent à la trappe de la décroissance.

Les racines du mouvement sont anciennes et refont surface après avoir connu un certain succès, aux Etats-Unis, en Allemagne et en Italie notamment, dans les années 80. Le mouvement est en pleine gestation et des journaux aussi sérieux que « Le Monde » lui ont ouvert ces derniers temps leurs colonnes. Divers courants se sont déjà créés en son sein. Aberrante ou utopiste aux yeux de certains, la décroissance amène à réfléchir autrement. Nul ne nie que la terre est malade et que la procédure d’urgence doit être déclenchée.

Lire l’article dans La Libre du 09/08/06


« L’idée est très peu structurée et assez inaudible », dit Philippe Defeyt

Philippe Defeyt, économiste, ex-secrétaire fédéral d’Ecolo et président de l’Institut pour un développement durable, se veut nuancé.

L’idée de la décroissance n’est pas neuve...

Les origines sont anciennes, effectivement. La réflexion sur la décroissance est à l’intersection de trois types de réflexion. En premier lieu, la charge écologique : trop de gaz à effets de serre sont émis, trop de déchets sont produits, il manque de place, d’eau, etc. L’utilisation du temps ensuite : l’arbitrage entre les loisirs, le travail et la consommation que certains estiment non équilibré (réduction ou aménagement du temps de travail, etc.) Une troisième réflexion - très ancienne - est plus spirituelle et interpelle, par exemple, les chrétiens de base : a-t-on vraiment besoin de tout ça pour être heureux ? N’est-on pas surencombré de biens matériels ? La vision qu’on a de la décroissance dépend du poids accordé à chacun de ces courants de pensée.

L’aspect écologique est-il prépondérant ?

Je suis sensible à ce que l’on appelle l’effet rebond. Il y a quelques années, le secteur du mazout a vanté les chaudières Optimaz. Une des publicités mentionnait une économie de l’ordre de 20 pc de carburant et suggérait au consommateur d’utiliser l’argent économisé pour se rendre en TGV à Paris ! Cet exemple n’est pas isolé. Résultat : on consomme et on pollue encore plus. Ainsi, nos voitures consomment beaucoup moins qu’il y a vingt ans, mais on roule beaucoup plus !

Les promoteurs de la décroissance sont insatisfaits et plaident pour une réduction de la consommation absolue (et non simplement relative). Ce qui importe, c’est de réduire la charge totale. Ce raisonnement est fondé.

Lire la suite de l’interview dans La Libre du 09/08/06


Voir la réaction du GRAPPE.


Quelques précisions sur l’idée qu’à Respire nous nous faisons de "l’objection de croissance" dans une réaction à une chronique du journal Le Monde : ici.

Notes

[2Dans ce cas, sous une appellation différente, il s’agit bien de "décroissance", car il est pratiquement impossible de diminuer d’un facteur 10 les émissions de CO2 par exemple, sans réduire fortement la consommation de ressources non renouvelables.

[3De nombreux scientifiques s’accordent à dire par exemple qu’il nous reste moins de 10 ans pour limiter drastiquement nos émissions de CO2, sans quoi le bouleversement climatique risque d’être irréversible.

[4Les adaptations techniques n’en restent pas moins nécessaires. Mais tout indique qu’elles ne suffiront pas. Elles constituent au mieux une partie de la solution et non la solution.


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