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Illusions croissantes

Réponse à Monsieur Corentin De Salle, chroniqueur à la Libre Belgique

lundi 21 novembre 2005

Déclarations de M. De Salle : « L’égalité entre tous les hommes n’a jamais été aussi marquée », « Aussi aberrant que cela puisse paraître, la vérité est que nos ressources naturelles ne sont pas limitées et que les stocks pétroliers ne vont pas s’épuiser », « Aucune contrainte naturelle ne nous limite (si ce n’est la bêtise de certains) », « Non, les frontières de la sphère ne sont pas le terminus ontologique de l’humain mais de simples barrières mentales », « Toute personne a droit à un salaire équitable. Cela sonne bien mais c’est faux ».

Les membres de l’émission de radio « Objecteurs de Croissance » (105.4 fm), du Collectif J.C.C., du Collectif R.A.P., et de RESPIRE asbl ont signé le texte suivant et l’ont soumis à La Libre Belgique... qui ne l’a pas publié.

Le 21 novembre, M. De Salle prenait à nouveau la plume dans ce quotidien pour à nouveau distiller de nocives absurdités. A côté de ce nouvel opus, la rédaction choisissait de placer une réaction douceureuse à un précédent méfait du chroniqueur... A quand une presse qui n’ait pas une politique éditoriale d’autruche ?

Bonne lecture.

Depuis quelques semaines, nous lisons dans le quotidien La Libre Belgique des chroniques et opinions de M. Corentin De Salle qui nous semblent irrecevables. Dans ces articles aux titres ronflants et provocateurs (« Les cavaliers de l’apocalypse », « Le croquemitaine de la pénurie pétrolière », « Faut-il brûler Kyoto ? », « Le commerce gnangnan »), le « chroniqueur à contre-courant » rend publiques des contres-vérités qui sont très éloignées du devoir d’information que La Libre remplit habituellement de façon honorable. Il serait trop long de revenir sur les développements proposés et d’en montrer pied à pied l’inanité. Nous nous contenterons ici de relever quelques affirmations particulièrement nocives, vendues à des milliers de lecteurs.
Florilège : on a pu lire le 26 septembre « L’égalité entre tous les hommes n’a jamais été aussi marquée », le 12 octobre « Aussi aberrant que cela puisse paraître, la vérité est que nos ressources naturelles ne sont pas limitées et que les stocks pétroliers ne vont pas s’épuiser » et « Aucune contrainte naturelle ne nous limite (si ce n’est la bêtise de certains) », le 24 octobre « Non, les frontières de la sphère ne sont pas le terminus ontologique de l’humain mais de simples barrières mentales », le 31 octobre « Toute personne a droit à un salaire équitable. Cela sonne bien mais c’est faux ».
Il est temps de redescendre sur terre.

Pour comprendre ce dont il s’agit, il faut recontextualiser le propos. Ces affirmations outrancièrement mensongères constituent le centre de l’argumentation de M. De Salle, qui souhaite montrer que le monde n’a de salut que dans et par le capitalisme le plus débridé, fondé sur une croissance économique infinie.
De toute évidence, le chroniqueur a entendu parler d’un « nouveau courant de pensée » généralement appelé « la décroissance » (il s’agit en fait de la décroissance de la consommation dans les pays riches), porteur d’une autre façon de concevoir le monde et d’envisager l’avenir [1]. Ce courant de pensée articule de façon renouvelée des idées anciennes comme la simplicité volontaire, la sobriété énergétique, le refus du gaspillage, la solidarité, la convivialité, l’humanisme. L’accent est mis sur la décroissance de la consommation, qui constitue à la fois une ligne politique et des orientations individuelles.
M. De Salle redouble d’efforts pour masquer les failles béantes mises à jour dans l’idéologie capitaliste et en dissimuler les conséquences mortelles, ce qu’il ne peut faire qu’en adoptant des positions aussi absurdes que celles citées ci-dessus. Car en effet, le capitalisme mondialisé, basé sur la surconsommation des ressources naturelles, générant par là-même une pollution ingérable, nous mène inéluctablement vers des désastres toujours plus grands. Notre mode de vie n’est pas universalisable et nous sommes pourtant en train d’essayer de l’imposer au monde entier. On le sait, si tous les habitants de la planète vivaient comme nous en Belgique, il faudrait non pas une mais trois planètes pour satisfaire les « besoins » de tous [2].
Il existe une réalité physique qui impose des limites irréductibles à toute tentative de simplification économiste. Comme le dit la formule, seuls les fous et certains économistes peuvent ou veulent encore penser qu’une croissance infinie est possible sur une planète aux ressources limitées.

Nous serons prochainement confrontés à la fin du pétrole peu cher. Cela ne signifie pas qu’il n’y a plus de pétrole, mais la demande croissant très vite et la production stagnant (elle est déjà en diminution dans de nombreux pays producteurs et s’apprête à diminuer au niveau international) le prix du baril ne pourra que croître fortement [3].

Or le pétrole est aujourd’hui le sang de l’économie. Imaginons le baril à deux cents dollars et ce sont toutes les compagnies aériennes qui flanchent, le transport motorisé qui hoquète, rendant difficile ou impossible les échanges innombrables qui font l’économie de marché mondialisée. L’agriculture intensive, reposant sur l’utilisation massive de moyens mécaniques, de pesticides pétrochimiques, devient également insoutenable. Tous les secteurs de la production et de la consommation sont touchés, puisque l’on trouve des produits dérivés du pétrole dans les sacs plastiques, les lentilles optiques, les imprimantes, les médicaments... Pourtant, nous disposons de nombreux leviers d’action qui pourraient permettre de diminuer les effets de la hausse du brut : nous savons produire de l’énergie par des moyens renouvelables, l’agriculture biologique pourrait permettre de nourrir l’humanité si elle était soutenue et davantage pratiquée. Mais quand bien même nous actionnerions tous ces leviers en même temps (et l’on constate malheureusement que ça n’est pas le cas : par exemple les investissement dans les énergies renouvelables diminuent), nous devrions de toute façon diminuer notre voracité énergétique [4]. Georges W. Bush, pourtant proche de l’autisme en matière de politique énergétique, ne dit pas autre chose en demandant aux américains d’ « économiser l’énergie », et en relançant une campagne publicitaire de « chasse au gaspi » [5].

Cette surconsommation de ressources est accompagnée de pollutions toujours plus graves et intenses. Le réchauffement climatique en est l’un des effets les plus préoccupants. Quant à savoir si ce dernier existe, puisque le « chroniqueur à contre courant » distille le mensonge que le consensus n’existe pas, il faut réaffirmer que la communauté scientifique est presque unanime sur ce point : les activités humaines sont l’une des causes de l’aggravation rapide du réchauffement climatique [6]. Il est proprement inacceptable de lire dans les colonnes de La Libre que la communauté scientifique est divisée sur ce point. Il y a peu d’exemples, dans l’histoire des sciences, qui ont fait l’objet d’un consensus aussi largement partagé parmi les chercheurs. En complément des travaux du GIECC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur les Changements Climatiques - institué auprès de l’ONU - regroupant les efforts de milliers de scientifiques spécialistes de nombreuses disciplines - décrié par M. De Salle) dont les publications font référence dans la communauté scientifique [7], l’Agence fédérale américaine océanographique et atmosphérique (NOAA), dont la nationalité siéra davantage à notre « chroniqueur à contre-courant », indique, dans un rapport du mois de septembre, que les gaz à effets de serre ont augmenté de 20% entre 1990 et 2004 sur la planète [8]. Si besoin est, les températures anormalement élevées du mois d’octobre, les sécheresses de cet été, suivies d’inondations meurtrières, le nombre jamais atteint en une année de cyclones dans le golfe du Mexique constituent des indices matériels du bouleversement climatique que seuls certains économistes peuvent refuser de voir.

Or, lorsque l’on rappelle ces faits, on est traité de « catastrophiste », on est accusé de vouloir générer une angoisse « culpabilisatrice » pour faire passer une politique du pire. Mais qu’est-ce qui serait pire que de laisser la planète sur laquelle nous vivons tous être dévastée, ouvrant la voie à tous les écofascismes [9] ? Les désastres déjà observés et ceux qui s’annoncent, si nous ne modifions pas radicalement nos modes de vie, sont bien des catastrophes. Il ne s’agit pas d’être optimiste ou pessimiste, il faut faire un effort de réalisme : nous sommes témoins de catastrophes et la seule façon d’éviter celles qui s’annoncent est de prendre la juste mesure des choses pour apporter aux problèmes auxquels nous sommes confrontés les solutions qu’ils méritent.
Il ne s’agit pas de « culpabiliser », mais de « responsabiliser », en commençant par soi.
Sortir du capitalisme est une question de survie pour l’espèce humaine. C’est la condition sine qua non pour que, comme l’invoque M. De Salle, la Terre reste « la matrice d’une infinité de possibles, la plate-forme de l’aventure et de la destinée humaine ».
La décroissance de la consommation, conséquence logique de nos modes de vie insoutenables, est le chemin de sociétés dans lesquelles les hommes peuvent vivre ensemble harmonieusement, sans être réduits à l’état de producteurs-consommateurs insensés.

Signataires : L’Émission de radio « Objecteurs de Croissance » (105.4 fm, Bruxelles), Collectif J.C.C., Collectif R.A.P., RESPIRE asbl.

titre documents joints

Notes

[1Le père de « la décroissance » est le mathématicien et (véritable) économiste N. Georgescu-Roegen. Voir son ouvrage : La décroissance. Entropie - Ecologie - Economie, Paris, Sang de la terre, 1995, trad. J. Grinevald et I. Rens.

[2Voir le Rapport planète vivante 2004, WWF, qui propose une évaluation chiffrée de « l’empreinte écologique » de la Belgique et de nombreux autres pays. Accessible sur http://www.wwf.fr/rpv2004/

[3Pour une analyse très détaillée de la situation, réalisée par un panel international d’anciens spécialistes « pétroliers », voir le site anglophone de l’ASPO (Association for the Study of Peak Oil&Gaz) : http://www.peakoil.net, (la newsletter par exemple). Les thèses de l’ASPO et d’autres sont présentées dans J.-L. Wingert, La vie après le pétrole, Paris, Autrement, 2005.

[4Voir l’ouvrage de Yves Cochet, ancien ministre de l’écologie français : Pétrole Apocalypse, Paris, Fayard, 2005.

[5Voir : http://www.energyhog.org/ , sponsorisé notamment par le Département de l’Energie américain.

[6Pour une présentation générale du changement climatique et des enjeux qui y sont liés, voir J.-M. Jancovici, L’avenir climatique, Paris, Seuil, coll. « Points », 2002.

[7International Panel on Climate Change : http://www.ipcc.ch

[8Voir le site : http://www.cmdl.noaa.gov/milestones.... Le NOOA a créé l’indice AGGI (Annual Greenhouse Gas Index) qui mesure la quantité de gaz à effets de serre sur une centaine de site répartis autour du globe. Entre 2003 et 2004, l’indice AGGI a augmenté de 1,12%, ce qui est beaucoup trop rapide en considération des capacité de retraitement de la planète.

[9Voir l’article « Ecofascisme ou écodémocratie » de Serge Latouche, publié dans Le monde diplomatique du mois de novembre 2005. Pour une réflexion approfondie sur le « catastrophisme », voir Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, J.P. Dupuy, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2002, inspiré de l’ouvrage majeur de Hans Jonas, Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1995.


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