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"Happiness"

Agnès Maillard | Le Monolecte | dimanche 11 juin 2006

mardi 20 mars 2007

"Le bonheur, c’est comme les trains qui arrivent à l’heure ou les avions qui atterrissent : ça n’intéresse personne !

(...)

Imaginez seulement deux secondes le journal de TF1 s’ouvrant sur une petite musique guillerette, avec un PPDA souriant qui vous promet, avec l’oeil qui frise, les bonnes nouvelles de la journée. Le bide ! (...) Tout le monde sait que le bonheur n’est pas vendeur.

(...)

Quand on vit une authentique période de bonheur, il n’y a rien à raconter. Je peux toujours écrire sur ce qui m’énerve, m’agace, me gave, ou, à la limite, me fait rire, mais comment exprimer la véritable plénitude que l’on ressent à contempler une pluie de pollen dans la Gascogne printanière, à ce moment magique où l’air est juste à cette température qui fait que l’on ne le sent plus, ces quelques jours qui ressemblent aux vestiges d’Eden ?
Rien, nada, nichte, bernique, qued’ ! Le bonheur est indicible, messieurs dames, il se vit, se ressent, ne se raconte pas !

Pourtant, il y en a qui ont réussi l’exploit de mettre en scène l’indicible, qui proposent sans vergogne de vendre le bonheur en baril de 5 kilos. Chaque tunnel de pub que nous inflige la télévision est une fenêtre ouverte sur le bonheur et la félicité qu’est sensée nous apporter la consommation moderne. On y met en scène la famille heureuse type : Papa, maman, les deux gosses (un de chaque sexe : le choix du roi), le tout avec de belles dents bien blanches, des sourires épanouis, un physique indubitablement aryen. Ils ont des maisons d’architectes où la douce brise du matin balance les voilages dans un rayon de soleil malicieux. Ils ont un jardin magnifiquement entretenu, et l’on peut se rouler de contentement sur la pelouse parfaite sans crainte pour le brushing qui le vaut bien et le costard blanc qui sortira plus blanc que blanc à basse température, parce que les gens heureux ne sont pas des salauds, ils respectent aussi l’environnement, même quand ils roulent en 4x4 familial.

(...)

Dans leur monde, c’est tous les jours le printemps, il n’y a pas de pauvres, de moches ou de gros. Tout le monde travaille, et au bureau (c’est presque toujours un zoli bureau climatisé), tous les collègues sont sympas, ils passent plein de temps à discuter autour de la machine à café, ou à recevoir des clients sympas et souriants, ni pauvres, ni moches, ni gros.

(...)

Ce n’est peut-être que de la pub, mais je crois qu’à force, cela a construit dans les esprits une forme d’archétype du bonheur, a imprégné nos imaginaires. Parce que c’est ce que l’on nous vend en permanence : du bonheur. Je me demande ce que cela produit comme effet, à force, sur ces millions de gens qui galèrent dans un monde infiniment moins rieur que celui qui leur est proposé comme miroir chaque jour de leur putain de vie. Qu’évoquent ces grands draps blancs qui claquent doucement en haut d’une colline vert tendre à ceux qui doivent porter leur balluchon de linge salle au lavomatic en bas ? Et ses sourires éclatants à tous ceux qui ne peuvent sortir entre 100 et 700 € pour une couronne céramique qui ne vous fait pas un sourire de robot tueur ?
Tu n’as pas la maison du bonheur ? C’est pas grave, tu pourras toujours te payer le paquet de chips du pique nique champêtre de la pub suivante. T’as plus de thunes le 15 du mois alors que tu bosses comme un malade pour un salaire de merde avec un patron tyran ? Heureusement, on a inventé le Prozac pour toi !

(...)

Et comme le bonheur que l’on te montre est un rêve petit bourgeois d’acumulation matérielle, ben, tu acceptes des tas de choses rien que pour gagner de quoi te payer quelques miettes de ce bonheur universel.
Sauf, bien sûr, que tout cela n’est qu’une vaste arnaque, un jeu d’ombre où c’est toi le pigeon.
Parce que plus tu achètes pour te sentir moins vide, et plus tu dilues ta substance. Il y a toujours l’éphémère jouissance de l’acquisition, le coït commercial où tu t’appropries un objet et surtout les qualités magiques dont la pub l’a paré. Et puis, rien. L’insatisfaction. Parce qu’il y a mieux, ailleurs. Parce que tu as beau courir, il te manquera toujours quelque chose pour atteindre la vie de tes rêves (enfin des rêves que d’autres ont pensé pour toi).

(...)

Je pense qu’il y a plein de gens qui sont tellement tendus dans leur recherche folle du bonheur qu’ils sont totalement infoutus de le ressentir quand il leur tombe sur le coin de la gueule. Il n’y a pas de fanfare céleste et de petits angelots qui brament dans des torrents de lumière. Non, rien. Ce sont juste des moments, des instants, plus ou moins longs, plus ou moins nombreux. N’importe où, n’importe quand. Un bon moment avec des gens qu’on l’aime. Quelque chose de beau ou de touchant.

(...)"

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