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Une directive européenne de la honte, Par Evo MORALES AYMA, Président de la République de Bolivie

La Libre du 11/06/2008

vendredi 13 juin 2008

20% de l’humanité concentre plus de 80% des richesses produites dans le monde. L’Europe fait bien sûr partie des 20% privilégiés (ce qui n’empêche pas que la pauvreté augmente y compris en Europe, tout étant ici question de répartition des richesses).

L’Europe a bâti sa prospérité sur l’exploitation massive de peuples qu’elle a colonisés et des ressources de leurs nations partout dans le monde. Elle poursuit ce mouvement avec des programmes néocolonialistes de financements à l’exportation, d’accords économiques biaisés et autres dominations.

Dans le même temps, elle s’enferme dans une forteresse et criminalise les femmes, hommes et enfants qui rêvent de tenter leur chance dans les pays qui se présentent eux-mêmes comme des eldorados. L’Union Européenne travaille à une directive dite « retour » qui prévoit notamment l’enfermement sans jugement de toute personne « sans-papier » pendant une durée de 18 mois.

Le Président bolivien, Evo Morales, dénonce cette politique « de la honte » et en fait un point de rupture avec l’Union Européenne. Ne nous y trompons pas, la Bolivie bolivarienne nous envoie un message significatif, qui dépasse les calculs de rapports de force et les marchandages d’ambassadeurs : notre mode de développement économique est intenable. Il a déjà amplement montré ses limites et a un coût exorbitant pour une partie croissante de la population mondiale.

A poursuivre dans cette voie qui est celle de l’égoïsme immédiat institué en doctrine politique, l’Europe s’enlise dans ses contradictions, renie les principes démocratiques et les espoirs de paix qui sont à son origine et s’isole dans une voie sans issue.

Extraits du texte : « Une directive européenne de la honte », par Evo MORALES AYMA, Président de la République de Bolivie, La Libre du 11/06/2008

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du monde, je fais appel à la conscience des dirigeants et citoyens pour que ne soit pas approuvé le texte de la "directive retour".

(…)

Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa, ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain, qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples premiers de l’Amérique. Comme par exemple dans le cas de notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse monétaire au continent européen entre le XVIe et le XIXe siècle. Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours respectés. Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques.

(…)

L’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, qui dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10 pc de son PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliard de dollars), soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

(…)

La directive retour prévoit la possibilité d’un enfermement des migrants sans papier jusqu’à 18 mois avant leur expulsion - ou "éloignement" selon le terme de la directive. Dix-huit mois ! Sans procès, ni justice ! Tel qu’il est, le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce : "1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat. 2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays." Et, pire que tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides.

(…)

Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement... Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques. Dans ces conditions, si cette "directive retour" devait être approuvée, nous serions dans l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union européenne et nous nous réservons le droit d’imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité. Nous ne l’avions pas exercé jusqu’à maintenant, attendant justement des signaux positifs de l’UE.

Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d’importantes difficultés globales : le réchauffement global, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papiers ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, mais le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas approuvé le texte de la "directive retour". Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte. J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’Homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos "politiques d’intégration" comme vous avez échoué avec votre supposée "mission civilisatrice" du temps des colonies.

Lire l’entièreté de l’article : « Une directive européenne de la honte », par Evo MORALES AYMA, Président de la République de Bolivie, La Libre du 11/06/2008

Voir aussi le dossier du Monde Diplomatique sur la directive "retour" : "L’Union européenne s’entend pour expulser les sans-papiers", 10 juin 2008


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