Les Cahiers Marxistes consacrent leur numéro de mai-juin 2007 à des "Critiques de la (dé)croissance. Ci-après est reproduit l’article : "Pour la décroissance de la consommation".
n°235 - mai - juin 2007
Critiques de la (dé)croissance
192 pp.
couverture : Thomas Perissino
Depuis que Verhofstadt et Sarko se sont déclarés soucieux du réchauffement climatique - pas au point quand même d’activer la poursuite des objectifs de Kyoto - on ne peut douter qu’une vaste prise de conscience des problèmes d’environnement soit en marche.
La mise en cause du modèle de développement gaspilleur de charbon et d’hydrocarbures est d’autant plus nécessaire que l’épuisement de ces matières premières (et de quelques autres) s’annonce à une échéance humainement pensable.
Le mouvement "de la décroissance" est parti de là. Mais qui devrait décroître ? Les pauvres appauvris du Sud ? Les pauvres du Nord ? Ni les uns, ni les autres, selon nombre de décroissants. La question de l’égalité est ainsi réouverte, en même temps que celle des besoins et de la qualité de la vie.
Le numéro présente quelques critiques des doctrines de la croissance et de la décroissance.
sommaire
Réchauffement climatique - clap dernière ! , Edgar Szoc
Le pic du pétrole : un nouveau défi pour la civilisation, Patrick Brocorens
Indicateurs statistiques alternatifs, Marielle Bruyninckx et Claude Berte
Décroissance et altermondialisme : une nécessaire convergence, Emmanuelle De Caluwé
Décroissance : apocalypse now ? , Xavier Dupret
La Croissance, ça ne se mange pas , Frédéric Lapeyre
Pour la décroissance de la consommation,Jean-baptiste Godinot
Sept propositions pour une économie économe, Jean-Marie Harribey
L’économie et la thermodynamique, Pierre Gillis et Grégoire Wallenborn
Ce qui compte, c’est surtout le contenu de la croissance, interview de Felipe Van Keirsbilck
"Ennemi combattant" ou ennemi du gouvernement, Jean-Claude Paye
par Jean Baptiste Godinot
La croissance économique infinie : non souhaitable et impossible
Le mode de développement qui a été celui de l’Occident jusqu’à aujourd’hui a été accompagné de nombreuses évolutions notamment sociales, politiques et scientifiques. C’est ce mouvement « vers le haut » que l’on appelle généralement « le progrès ». Pourtant, ce progrès-là prend l’eau.
A côté des évolutions positives observées, l’Occident a pris soin de ne pas regarder les effets nocifs et délétères qu’impliquait et implique toujours davantage la continuation de cette idéologie développementiste :
pillage de pays entiers et des peuples par la colonisation, dépendance croissante à la technique et perte d’autonomie, mise en concurrence généralisée, marchandisation et destruction du vivant [1], creusement des inégalités sociales [2], croissance du stress et troubles de l’identité [3], épuisement des ressources naturelles [4], surpollutions dangereuses, crise climatique [5], etc., autant de conséquences qu’il n’est pas possible de séparer de la folle course occidentale. Ces effets nocifs du développement ne sont en effet pas des effets pervers qu’il serait possible de corriger par la mise en oeuvre de nouvelles techniques ou le truchement de politiques davantage redistributives. Ils sont une conséquence première de ce développement pensé sur le mode de la puissance de l’Homme, surnaturelle, infinie.
Un monde surnaturel ?
Cette illusion d’une puissance humaine qui serait sans limites s’organise dans un système de domination où la science est supposée dépasser la nature, chacun est sommé d’être meilleur que son voisin, chaque peuple plus productif que l’autre, toute technique plus rapide que la précédente, l’économie plus « riche » d’une année sur l’autre. Naturellement, cette pensée du toujours-plus organise le déclassement, la péremption, l’exclusion de ce qui ne contribue pas directement et activement à ce mouvement frénétique de fuite en avant.
Cette idéologie développementiste [6] est ce qu’elle dit et ce qu’elle fait, pas seulement ce qu’elle prétend être dans la bouche de quelques-uns.
De même que le socialisme réellement existant ne fût pas le communisme théorique, que le capitalisme est opposé par bien des côtés au libéralisme de bureau, les rêves du développement se sont transformés en cauchemars dans le développement réellement existant [7].
Aucun ajustement, aucune mesure ne peut nous permettre de nous extraire de cette logique destructrice si ses fondements ne sont pas remis en cause.
La crise est observée aux trois niveaux constitutifs de la vie humaine : celui de l’individu, de la société (comprenant le politique) et de la nature. Si l’histoire nous apprend que l’humanité présente cette étrange caractéristique de pouvoir s’adapter dans des proportions importantes à une injustice criante qu’elle crée elle-même (on pense à Primo Levi qui rapporte dans Si c’est un homme qu’un commerce s’était mis en place au coeur même des camps de la mort), elle nous apprend également que des sociétés entières ont disparu après avoir saccagé l’environnement dans lequel elles évoluaient.
La nouveauté de la situation actuelle ne réside donc pas tant dans l’injustice organisée que dans le fait que, pour la première fois de son histoire, l’humanité en tant qu’espèce est confrontée, du fait même de ses activités, à sa possible disparition de la surface du globe [8].
En séparant la culture de la nature dans le développement de sociétés hors-sol, l’homme semble s’être coupé également de sa propre nature.
L’errance parmi les représentations essentiellement réductrices par rapport à ce qu’elles sont supposées re-présenter, le spectacle plutôt que l’expérience, l’évènement plutôt que le présent impliquent une distance cognitive croissante avec ce qui fonde la vie-même. La séparation d’avec la totalité, « un certain mépris de la nature, de la part de l’esprit qui se sent supérieur à elle » comme le dit Hans Jonas [9], l’éloignement des principes naturels nous en a fait oublier les limites, qui se rappellent à nous dans une crise écologique sans précédent.
Cette question des limites se trouve présentée de façon utilement pédagogique dans l’outil de « l’empreinte écologique ». C’est de cette mesure qu’est né ce qui est devenu un adage : si tout le monde consommait comme nous, il y faudrait trois planètes. L’évolution des courbes de l’empreinte écologique mondiale et de la biocapacité de la Terre indique le danger [10].
Les capacités de renouvellement de la planète sont dépassées depuis environ deux décennies. L’outil de l’empreinte écologique l’indique clairement : le « développement », en faisant l’impasse sur les limites naturelles de l’écosystème Terre nous conduit à un cul-de-sac. Alors que les pays « riches » n’ont pu le devenir qu’au prix d’une surexploitation de l’environnement qui restait possible - quoique profondément injuste - tant que le reste du monde ne participait pas à ce qu’il convient d’appeler un pillage, l’entrée dans la course folle des pays émergents rend patentes l’impossibilité de poursuivre sur cette voie comme par conséquent l’inadaptation fondamentale du mode d’organisation de nos sociétés.
La course folle dans laquelle la quasi totalité des nations du monde s’est désormais jetée est celle de « la croissance », indissociable du développement productiviste. Chacun peut l’entendre ou le lire quotidiennement, « la croissance » serait une condition de bonne santé de l’économie et par là de la société. « La croissance » permettrait de développer l’emploi, la recherche, la sécurité. Elle constituerait l’objectif central des entreprises et des pays et par conséquent devrait également être l’une des motivations sinon la motivation centrale des personnes, devenues « consommateurs ». « La croissance » serait autant la condition que la solution, le moyen que le but. Cette croissance n’est bien entendu pas celle des pâquerettes, des enfants, de la justice ou de la conscience. Il s’agit de la croissance économique, et plus précisément de celle du PIB, mesure de l’évolution du nombre d’échanges monétaires d’une période à une autre dans une région donnée.
Cette croissance économique est produite par la transformation des ressources naturelles en biens et services par le travail humain. Son principe-même, celui du toujours plus, suppose qu’elle soit sans fin. Georgescu-Roegen a bien montré en quoi une croissance infinie est impossible sur Terre. D’autres pages de ce volume [11] étant consacrées à ses analyses, nous nous bornerons ici à en rappeler le principe.
Georgescu-Roegen pose les bases d’une bio-économie, dans laquelle l’économie n’est plus séparée de son substrat naturel et est par conséquent elle aussi régie par des déterminants d’ordre physique. Ce grand savant américain d’origine roumaine souligne que le processus économique répond aux principes de la thermodynamique : conservation de l’énergie-matière et entropie. Ainsi déclare-t-il :
« Rien ne saurait donc être plus éloigné de la vérité que l’idée du processus économique comme d’un phénomène isolé et circulaire ainsi que le représentent les analyses tant des marxistes que des économistes orthodoxes. Le processus économique est solidement arrimé à une base matérielle qui est soumise à des contraintes bien précises. C’est à cause de ces contraintes que le processus économique comporte une évolution irrévocable à sens unique » [12].
Ce processus économique a pris une telle ampleur, que l’on observe désormais au niveau macroscopique une pénurie à son entrée (peak-oil par exemple) et une saturation à sa sortie (bouleversement climatique).
La décroissance de la consommation, plus qu’une utopie, est donc une nécessité impérieuse. C’est une obligation d’ordre physique. Si elle n’est pas volontairement initiée, la décroissance de la consommation arrivera « par la force naturelle des choses », puisqu’il n’est pas réaliste d’espérer continuer à surconsommer les ressources naturelles plus rapidement qu’elles ne se renouvellent et de polluer au-delà des capacités de charge de la planète.
D’alternative entre le chemin difficile de la décroissance de la consommation et un avenir décomposé pour nos sociétés de surconsommation, il n’y en a pas plus qu’entre la sortie (partiellement aléatoire) de route ou la collision frontale d’un véhicule lancé à vive allure contre un mur. C’est ce que résume Paul Ariès dans le titre de son ouvrage : Décroissance ou barbarie [13].
La décroissance de la consommation
Cet article s’inscrit dans le mouvement, composite, généralement appelé « de la décroissance ». Ce mouvement rassemble des pensées diverses qui font écho à des préoccupations millénaires comme la tempérance, l’auto-limitation, la sobriété, la solidarité, l’autonomie, réfléchies de façon renouvelées par confrontation aux réalités de la modernité [14]. Pourtant, le mot décroissance fédère des écritures depuis peu de temps, ce qui retient l’attention et suscite le débat.
La décroissance est le titre de l’ouvrage donné à la traduction en français d’une sélection de travaux de Georgescu-Roegen. C’est cette traduction qui a fourni aux objecteurs de croissance ce que Paul Ariès a appelé leur « mot-obus » [15] qui permettrait de « pulvériser la pensée économiste dominante ». Pourtant, dans la théorie bio-économique du savant roumain, l’acception qui était faite de ce terme était relativement restreinte et concernait au premier chef l’application des principes de la thermodynamique au processus économique.
Sont venues se condenser sur ce mot d’ordre un ensemble de revendications d’ordre social, politique, démocratique, philosophique, qui bien que certainement complémentaires de la pensée du fondateur de la bioéconomie, n’en sont pas moins fort différentes de ce que le mot décrivait à l’origine. Il semble bien y avoir là une confusion, qui interroge sur l’opportunité d’employer le terme esseulé « la décroissance » pour fédérer l’ensemble des nombreuses revendications des « décroissants ». A mobiliser ce mot pour symboliser des espérances aussi diverses que nécessaires, ne prend-on pas le risque d’en faire un buzz-word qui perd de son sens à force d’être prononcé à toutes les sauces ?
Il nous semble préférable de ne pas vouloir faire dire à ce mot plus que ce qu’il peut signifier : la décroissance ne permet sans doute pas de représenter correctement un projet global de société.
Nous parlerons donc ici de « décroissance de la consommation », étant entendu qu’il s’agit en réalité de la décroissance de la consommation des ressources naturelles non-renouvelables [16], formule qui peut être résumée étant donné l’organisation économique actuelle [17].
L’effort de cette décroissance de la consommation concerne tout le monde puisqu’il s’agit d’une mesure de sortie de l’économie capitaliste dévastatrice, mais ne doit pas être supporté de façon identique par chacun : pour répondre à une traditionnelle et bêtifiante objection, il ne s’agit pas de demander à ceux qui n’ont rien ou presque de consommer encore moins.
La décroissance de la consommation concerne avant tout les pays riches, mais également à moyen terme les pays dont l’empreinte écologique n’est pas soutenable, bien qu’il y ait là un problème de justice : historiquement, ces pays n’auront eu qu’un accès beaucoup plus restreint que les pays riches aux ressources naturelles ; la seule façon concevable de combler partiellement cette dette est de transférer gratuitement et massivement les savoirs et technologies utiles qui permettent une meilleure utilisation-transformation des ressources accessibles.
L’accès aux ressources devrait être identique pour tous, ce qui implique également que personne ne devrait pouvoir (sauf pour des raisons décidées collectivement par exemple) s’attribuer un accès privilégié à celles-ci. C’est l’idée que l’on trouve dans une proposition suggérée dans Le Soir [18] selon laquelle un quota de carbone devrait être attribué à chaque famille.
La décroissance de la consommation n’est pas infinie, pas plus que ne peut l’être la croissance. Elle constitue une nécessaire période de transition, un chemin vers une société sobre, plus raisonnable et plus heureuse.
Comment faire ? Propositions de balises
Pourtant, une fois cela dit, tout reste à faire. Et l’on sait que l’absence d’alternative visible et praticable rend presque impossible la sortie d’une situation problématique. Comment faire, donc, pour initier la décroissance de la consommation ? Comment passer d’un système économique de croissance à une période de décroissance de la consommation ? Quel chemin praticable peut être rendu visible, qui nous permettrait de descendre le flanc du gouffre vers lequel courent nos sociétés ?
La croissance économique est une condition sine qua non de fonctionnement du mode d’organisation actuel : moins de croissance économique c’est potentiellement moins de pollution, moins de stress, mais c’est aussi moins de flux financiers, moins d’emplois, moins d’impôts, moins de sécurité sociale, etc. En d’autres termes, la décroissance économique incontrôlée, c’est la récession. Se pose donc la question de savoir comment sortir du système destructeur pour éviter l’effondrement sans engendrer un autre type d’effondrement (économique).
Nous essaierons d’identifier quelques balises de ce qui pourrait peut-être constituer une voie praticable, en s’interrogeant sur certains objectifs à remplir pour éviter cet effondrement, sur quelques conditions nécessaires pour initier la décroissance de la consommation sans entrer en récession et enfin de lister quelques moyens pour rencontrer les objectifs [19]. Ces différents niveaux sont proposés de façon relativement arbitraire dans la mesure où la complexité des relations qu’ils entretiennent les rend en réalité presque complètement interdépendants. Mais tout problème doit être saisi par un bout.
Il va de soi que ce petit effort de réflexion de type déductif reste largement insuffisant face à l’ampleur de la tâche intellectuelle (et pratique) à accomplir. Peut-être pourra-t-il humblement contribuer à l’objectif de rendre moins inconcevable la décroissance de la consommation à quelques lecteurs intéressés et bienveillants.
Principes
Cinq principes basiques peuvent être mobilisés.
1. Une civilisation soutenable a été possible durant des millénaires, un mode d’organisation soutenable reste possible.
2. Des sommes d’argent et des richesses considérables ont été créées, elles constituent un stock qui doit être rendu disponible et utilisé à bon escient. Les moyens existent, il s’agit notamment de faire passer l’argent dans d’autres tuyaux.
3. Cette transition correspond au besoin du plus grand nombre, et constitue un défi et une opportunité pour améliorer l’état du monde.
4. Cette transition est nécessaire, si elle n’est pas entreprise, l’effondrement est inéluctable.
5. La situation actuelle est telle qu’il nous faut aller vite, ce qui suppose d’initier le mouvement sans tarder et de façon décidée.
Objectifs
Cette transition revient à passer progressivement et rapidement d’un état de déséquilibre insoutenable à un état soutenable équilibré. La conduite de cette transition demande l’engagement individuel mais aussi, et surtout, un pilotage politique, une planification [20], sans lesquels la sortie du système actuel autrement que par le chaos est inimaginable.
A titre indicatif et (très) minimal, on peut identifier quatre objectifs que cette période de transition devrait permettre d’atteindre.
1. Limiter le bouleversement climatique : réduire les émissions de CO2 d’au moins 80 % d’ici 2050.
2. Assurer l’autonomie énergétique : sortir des énergies fossiles, effectuer un sevrage du pétrole d’ici 15 ans [21].
3. Garantir la souveraineté alimentaire (comprenant l’accès à l’eau potable) de 9 milliards d’êtres humains en 2050.
4. Assurer une stabilité sociétale suffisante : éviter la récession économique qui frapperait d’abord les personnes les moins favorisées.
Rencontrer ces quatre objectifs suppose que de nombreuses conditions soient remplies. Encore une fois à titre de réflexion et de façon minimale, on peut identifier quelques-unes de celles-ci qui, renvoyant l’une à l’autre dans une relation systémique, sont présentées ci-après et développées - par nécessité linéaire de l’écriture et de la lecture - dans un ordonnancement particulier.
Conditions
Cinq conditions semblent nécessaires pour entreprendre la période de transition dont il est ici question sans passser par la case récession :
Relocaliser l’économie
Sortir de la concurrence/dépendance généralisée
Préserver la biocapacité de la planète
Garantir une sécurité socio-économique suffisante aux personnes
Changer les objectifs sociétaux et modifier les conventions économiques.
Relocaliser l’économie
Cette condition est nécessaire pour les quatre objectifs : les échanges rapides et croissants qui font l’économie mondialisée ne sont possibles que par le transport incessant des marchandises et des hommes. Ces transports sont principalement effectués grâce à des engins à moteur thermique (automobile, camion, avion, bateau) qui impliquent une consommation excessive de pétrole et par conséquent des niveaux d’émissions de gaz à effets de serre (entres autres) écologiquement insoutenables. L’approche du pic pétrolier - alors que le pétrole représente la principale source d’énergie dans le monde et presque la seule pour les transports [22] - et la menace du bouleversement climatique nous imposent de diminuer drastiquement ces transports. Moins de transport signifie que le consommateur doit être plus proche du producteur, et que ce dernier n’utilise pas ou peu de ressources en provenance de régions éloignées. Il s’agit donc de relocaliser l’économie, ce qui offre par ailleurs les possibilités d’un meilleur contrôle des filières productives et réenchasse les activités au niveau local, facteur potentiel de cohésion sociale.
Pour ces raisons énergético-climatiques, la relocalisation de l’économie, qui comprend la relocalisation de l’agriculture, est nécessaire pour pouvoir nourrir neuf milliards d’hommes en 2050. L’agriculture intensive,
impossible sans un recours massif aux hydrocarbures (motorisation, intrants et pesticides), s’inscrit en effet également dans une logique de globalisation incorporant du transport. Les grandes exploitations sont le plus souvent spécialisées dans la production de telle ou telle denrée en
énormes quantités qui sont mises sur le marché mondial à des prix (artificiellement diminués par des aides financières étatiques) qui sapent les productions locales et vivrières. Ce type d’agro-business ravage la planète
(l’augmentation des surfaces destinées à la culture du soja, par exemple, accélère la déforestation et par conséquent aggrave la crise climatique, la surexploitation épuise les sols), plonge des millions de petits
producteurs dans la misère (l’Inde connaît une vague de suicides chez les paysans qui ne peuvent rembourser les dettes contractées pour louer leurs terres et acheter les intrants) et est en outre extrêmement fragile dans la mesure où il est presque complètement dépendant du pétrole [23].
En cette matière, relocaliser l’économie signifie donc aussi passer à l’agriculture de type biologique, en filière courte, pour assurer des productions adaptées à l’environnement local et répondant aux besoins
nutritifs de la population. C’est aussi l’une des conditions pour limiter le gaspillage (irrigation intensive) et la pollution des eaux (par les engrais
et pesticides notamment) qui constituent un facteur central de la crise de l’or bleu.
Dans la mesure où la relocalisation est nécessaire aux trois objectifs précités (climat, énergie, alimentation), elle l’est également pour maintenir une stabilité socio-politique indispensable : sans contrôle de la crise énergético-climatique et sans l’assurance que les habitants de la planète puissent se nourrir, la stabilité sans laquelle la mise en place de cette relocalisation est irréaliste, ne peut être au rendez-vous.
Relocaliser l’économie est donc une nécessité pour rencontrer les quatre objectifs. Deux objections « classiques » à cette nécessité de relocalisation, auxquelles nous opposerons d’autres objections, doivent être soulignées : (a) cela reviendrait selon certains à s’enfermer, à s’isoler du monde et tiendrait d’un nationalisme ou régionalisme régressif ; (b) cela impliquerait des pertes financières et d’emplois importantes ici mais également dans les pays « en voie de développement » qui trouvent dans le commerce international une source de revenus indispensables à leurs économies.
(a) Relocaliser l’économie n’implique pas l’arrêt complet des échanges commerciaux avec d’autres régions, et moins encore l’arrêt de relations d’échanges et de collaborations avec elles. Jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle et du transport de masse, les différentes régions du monde parvenaient à tirer de leur environnement le plus gros des ressources utiles à leur épanouissement, sans s’enfermer dans un rapport de dépendance aussi avancé que le nôtre vis-à-vis d’autres économies et des ressources d’autres régions de la planète.
Les échanges entre civilisations, comprenant les échanges marchands, ont toujours existé et il ne s’agit pas de revenir là-dessus. Mais ces échanges historiques n’avaient rien à voir avec le bougisme organisé et généralisé sur lequel repose l’économie mondialisée d’aujourd’hui : les volumes échangés, la rapidité avec lesquels ils circulent et leur centralité dans le fonctionnement économique sont sans commune mesure avec les échanges historiques, effectués avec peu ou pas de transports motorisés. L’accélération des échanges et leur dépendance à la ressource quasi-unique du pétrole est récente et crée une vulnérabilité nouvelle [24] (pensons à l’agriculture) qui s’additionne à la vulnérabilité des travailleurs jetés dans une guerre économique dévastatrice. La concurrence exacerbée entre les peuples qu’a permis le recours massif au pétrole révèle le versant caché par les puissants de ces échanges présentés comme source de progrès.
La mondialisation des échanges, plus que de rapprocher les peuples, les oppose. Pour qu’il y ait effectivement « échange », il faut que des conditions minimales d’égalité organisent la transaction, sans quoi la relation reposant sur la dépendance de l’un à l’autre consiste davantage en un rapport de spoliation.
(b) Cela nous mène à la deuxième objection soulevée, qui voudrait que mettre un terme à ces échanges constituerait une attaque contre les pays du Sud, qui perdraient là une source vitale de revenus.
Cet argument repose sur un double oubli : celui des conditions historiques dans lesquelles ces échanges se sont organisés ; celui des conditions actuelles de leur mise en oeuvre.
L’organisation actuelle du commerce international découle notamment des rapports de forces historiques entre les pays, parmi lesquels la colonisation a une importance cruciale. On sait que notre richesse d’aujourd’hui
(celle des pays occidentaux) repose historiquement sur le pillage des ressources naturelles des pays colonisés, l’exploitation de populations entières et parfois leur massacre. Ainsi par exemple, une part très
importante de l’or qui repose dans les coffres de nos banques centrales a été volée en Amérique Latine et en Afrique [25].
Des civilisations entières, sur tous les continents, qui avaient développé des cultures et des sociétés adaptées à leur environnement, ont été détruites par l’Occident armé de ses machines et technologies qui sont en passe désormais d’asservir la planète entière.
Oublier la dette historique de nos sociétés « riches » vis-à-vis des peuples que nous considérons « en voie de développement » après les avoir appelés « sous-développés » [26], en plus de constituer une insulte à la mémoire de l’humanité, empêche de penser des alternatives à l’impasse actuelle dans laquelle nous continuons à précipiter ces pays, non contents de nous y être nous-mêmes jetés.
Les pillages historiques sur lesquels nous avons accumulé nos richesses, sont au principe des relations économiques inégales entre les pays avec lesquels certains dirigeants prétendent développer des relations commerciales libres et progressistes.
Loin d’être terminés, ces pillages se poursuivent aujourd’hui de façon systématique et organisée, notamment au travers de la « dette odieuse » [27] que nos pays somment le Sud de nous rembourser. Cette dette odieuse, contractée par des élites véreuses souvent mises en place et entretenues par les pays « développés », maintient les pays du Sud dans une relation de dépendance profonde vis-à-vis de l’économie dont le Nord impose les règles à tous. Pour rembourser cette dette, les pays du Sud sont contraints de passer d’économies traditionnelles et locales à la production de biens et services rentables sur le marché mondial, c’est-à-dire payables en dollars et euros. Une partie de ces biens et services assimilables sur le marché entrent directement en concurrence avec les productions du Nord (le textile par exemple) et mettent les populations en concurrence. Une autre partie plus spécifique des productions (comme le café et le cacao par exemple, qui ne sont cultivés que sous certaines latitudes) est soumise aux lois du marché, qui, manipulées par les multinationales subventionnées par les Etats riches au travers d’aides diverses, débouchent sur l’effondrement des revenus des petits producteurs et leur mise en dépendance accrue.
Cette situation insupportable, qui alimente « la croissance » économique - révélant là encore ses principes profondément abjects - rend pour le moins périlleuse l’accusation économiste qui taxe ceux qui prônent une relocalisation de l’économie d’atteinte aux intérêts des pays du Sud.
Cependant, et pour autant que la dette historique immense que le Nord a contractée auprès des pays du Sud soit reconnue, il convient de constater que les relations de dépendance que le marché a bétonnées entre les nations ne peuvent pas être défaites d’un coup de baguette magique et sont lourdes de conséquences pour les peuples qui y sont liés.
Sortir de la concurrence/dépendance généralisée
Relocaliser l’économie suppose que les peuples se libèrent du jeu destructeur de la concurrence dans lequel ils sont jetés et qu’ils renouent avec une autonomie collective - par opposition à l’individualisme de l’homo economicus - organisée localement, à partir de laquelle des relations plus solidaires et égalitaires entre les pays pourraient voir le jour.
« Qu’on fasse de l’Inde et de la Chine des amis plutôt que des menaces dépendra de ce qu’on fera sur l’énergie et sur l’environnement » déclare, sous couvert de l’anonymat, un général américain [28]. On pourrait aussi bien inverser les termes de cette proposition.
L’économie de croissance et son insatiable besoin de rentabilité et d’efficacité met les hommes et les peuples en concurrence, aggravant du même coup la précarité et le pillage des ressources. Dans le contexte de pénurie qui approche, la concurrence organisée constitue un obstacle aux possibilités de répartition plus équitable des richesses naturelles devenant rares. Il semble effectivement particulièrement difficile d’imaginer une sortie non chaotique (objectif 4) de la crise énergétique (objectifs 1 et 2) si, par exemple, telle ou telle nation décide de s’arroger par la force l’accès à tel gisement d’hydrocarbures, comme les Etats-Unis l’ont fait en Irak.
De la même façon, la non-ratification du Protocole de Kyoto par les Etats-Unis et l’Australie - qui ne voulaient pas courir le risque de voir leur compétitivité économique faiblir - ont dissuadé la Chine notamment de se contraindre à des objectifs de réductions d’émissions de gaz à effet de serre, ralentissant du même coup la lutte internationale contre le changement climatique (objectif 1).
Il ne s’agit pas ici de rêver d’un monde utopique dans lequel l’humanité (l’Occident en particulier) aurait réussi à dépasser le stade existentiel primitif de l’égoïsme soumis à la pulsion de domination [29], mais plus simplement d’arrêter la folle concurrence [30] entre les nations en établissant des pactes comme il en existe de « non-agression », de coopération au développement, d’alliances diverses, etc.
Préserver la biocapacité de la planète
Ce qui est en fait un devoir en soi et une conséquence espérée de la décroissance de la consommation est présenté ici comme une condition de la réalisation des objectifs 3 et 4 (souveraineté alimentaire et stabilité).
Sans préservation de la biodiversité, l’humanité s’expose à des effondrements brutaux lors de franchissements de seuils écosystémiques. Par exemple, la rupture de la chaîne alimentaire halieutique par extinction de quelques espèces peut anéantir la quasi-totalité du stock de poissons de vastes zones maritimes. Or, le poisson constitue la principale source de protéines des peuples pêcheurs de la planète [31].
De même, par extension, la chute de la biocapacité générale de la Terre menace la possibilité de nourrir l’humanité (objectif 3), tout comme par conséquent, la stabilité (objectif 4).
Garantir une sécurité socio-économique suffisante aux personnes
La stabilité (objectif 4) sans laquelle la décroissance de la consommation serait inacceptable aux yeux de tous, suppose une certaine continuité dans la rupture. La réorganisation nécessaire demande donc par exemple que le taux d’emploi ne chute pas brutalement, que les garanties de sécurité sociale - qui, telles qu’organisées dans les pays riches, constituent un privilège historiquement bâti sur l’exploitation - soient conservées, ce qui ne signifie pas, au contraire, qu’elles ne puissent pas être organisées autrement. On verra dans la discussion sur les moyens que la décroissance de la consommation ouvre un important gisement d’emplois.
La sécurité d’existence qu’offrent notamment les services publics et la sécurité sociale des pays riches est garantie par solidarité via l’impôt. La sortie de l’économie de croissance remet le mode de financement de ce système en question, mais non son principe dans la mesure où la collectivisation et la redistribution d’une partie de la richesse ne demande pas nécessairement l’augmentation de la production. Au contraire, l’économie de croissance et son obligation de rentabilité mettent ce système sous pression comme en témoignent les privatisations progressives et les rapetissements des services rendus. Soulignons encore que l’organisation économique actuelle engendre un mal-être et un mal-vivre ruineux pour la sécurité sociale (maladies de civilisation comme les cancers, l’obésité et certains diabètes [32], médicalisation excessive) et des « besoins » inutiles (pour quelle raison le train aurait-il besoin d’atteindre bientôt les 600 km/h ?) qui, d’un point de vue du service rendu au collectif, se révèlent in fine contre-productifs, comme nous l’apprend Ivan Illich. Le développement « hétéronomique » de nos sociétés, dans lesquelles certaines fonctions sont centralisées dans des institutions, uniques (l’école pour l’éducation, l’hôpital pour la santé) mène à un renversement des causes et une espèce d’effondrement sur elles-mêmes de ces institutions, qui en viennent à créer ce qu’elles devaient initialement contribuer à faire disparaître (l’ignorance pour l’école, la maladie pour l’hôpital) [33]. Sortir de cette logique de dépendance institutionnelle croissante est une nécessité, y compris pour organiser la solidarité collective.
Changer les objectifs sociétaux et modifier les conventions économiques
Aucune de ces conditions ne peut être remplie, et si le raisonnement n’est pas faux, aucun des objectifs atteint, dans le cadre d’une économie de croissance infinie. Entamer la nécessaire décroissance de la consommation implique de réévaluer et de revoir les objectifs politiques et économiques, de changer de logique et de programme pour prendre la direction d’une société soutenable, qui ne peut pas être croissanciste. Ce changement d’orientation - passage de l’appel incessant à la consommation à l’appel à la sobriété, de la concurrence acharnée à une coopération suffisante - demande que les indicateurs économiques permettent de rendre compte positivement de la décroissance de la consommation et que des mesures politico-économiques y incitent.
Moyens
Quatre leviers parmi d’autres pourraient être actionnés conjointement pour initier la décroissance de la consommation :
mettre en place un protectionnisme coopératif,
changer les indicateurs et les incitants,
renforcer la recherche dans les domaines « soutenables »,
modifier les structures d’opportunités individuelles et investir dans la sobriété.
Vers un protectionnisme coopératif
Pour sortir de la concurrence généralisée, annuler la dette du tiers monde, en plus d’être une obligation morale, est une nécessité pratique qui, si elle n’est pas remplie, enfoncera toujours plus les pays endettés dans la spirale de la dépendance financière et de l’impasse productiviste qui, pour des raisons écologiques est notre impasse à tous.
L’annulation de cette dette coloniale doit être accompagnée de la suppression des aides de type néo-colonialiste que sont les aides à l’exportation des pays riches qui permettent de diminuer artificiellement le prix de vente de produits du Nord et d’inonder les marchés du Sud, cassant les productions locales et privant des millions de petits producteurs de leur source de revenu. C’est le cas, par exemple, pour les producteurs de coton africains submergés par le coton américain subventionné à coups de millions de dollars ; ou encore pour les producteurs de canne à sucre d’Amérique latine qui ne peuvent faire face à la concurrence européenne dont la production de betteraves sucrières, largement soutenue par la Politique agricole commune, oblige les petits exploitants boliviens - l’évolution de leur condition étant à l’égal du choix qui leur est laissé - à se tourner vers la culture de soja ou à se mettre au service de propriétaires de méga-exploitations qui investissent le secteur ouvert par l’émergence des biocarburants [34].
La suppression de ces aides néocoloniales devrait être accompagnée de la protection des productions locales. Dans un contexte de concurrence générale exacerbé, il serait vain de penser pouvoir relocaliser l’économie sans prémunir les marchés locaux des exportations conquérantes de grands groupes voire de pays qui exportent leurs marchandises adaptées aux « besoins » des consommateurs des marchés ciblés, à des prix rabaissés. Ces agressions ne sont possibles que parce que les ressources, au premier rang desquelles le pétrole, ne sont pas valorisées comme la crise écologique nous impose de le faire et parce que la mise en compétition des travailleurs du monde entier joue sur les inégalités socio-économiques historiquement construites entre différentes régions du monde. Pour les raisons énergétiques et climatiques présentées plus haut, ces exportations qui incorporent d’énormes quantités de transports, ne sont pas souhaitables ni durables. Le simple fait de moins transporter les marchandises même sans en diminuer la quantité, constituerait une économie très importante de ressources. Pour arrêter de faire circuler les ressources du monde tout autour de la planète et protéger les productions locales, une fiscalité adaptée (voir ci-après) et un protectionnisme coopératif et généralisé sont nécessaires et complémentaires.
Simple à mettre en oeuvre en pratique, à l’aide d’outils tels que les quotas ou les taxes, ce protectionnisme [35] devrait permettre de favoriser et valoriser l’accès aux ressources locales utilisées localement pour protéger les ressources en général. L’échelle pourrait être celle de régions (pour nous il s’agirait de l’Europe) de sorte que les biocapacités et capacités productives dans différents secteurs des différents pays qui y sont regroupés se complètent utilement et pallient les manques de chacun, la relocalisation étant nécessairement progressive.
Il ne s’agit pas là de fermer les frontières comme le proposent les politiques libérales, qui mettent en place la libre concurrence forcée entre les hommes, tout en voulant se prémunir de l’immigration de millions de personnes qui fuient les existences misérables et/ou oppressées que ces politiques concurrentielles précipitent. Pour les raisons énergétique et climatique déjà évoquées, ce protectionnisme devrait être coopératif de sorte qu’il permette, en même temps que la protection des ressources mondiales, le transfert gratuit des technologies « propres » utiles aux pays qui en ont besoin. Ce protectionnisme coopératif devrait également être accompagné de l’ouverture des frontières aux migrants, pour trois raisons au mois.
D’abord parce que, en Europe notamment, des millions « d’illégaux » contribuent activement au fonctionnement de nos sociétés et devraient immédiatement avoir accès à l’ensemble des droits prévus par les lois des pays dans lesquels ils vivent. Pour que les « réfugiés environnementaux », ensuite, issus pour la plupart de pays qui historiquement ne sont pas responsables du désastre écologique et dont le nombre va exploser dans les années qui viennent [36], aient la possibilité de s’installer dans des régions où ils puissent mener une vie conforme à la dignité humaine. Enfin, parce que la réorganisation socio-économique profonde à laquelle nous oblige la crise environnementale appelle une redistribution de la carte des capacités humaines de production et donc à la mobilité momentanée des hommes [37].
Changer les indicateurs et les incitants
Indicateurs
Dans l’idéologie croissanciste, ce qui croît, ce sont les chiffres du PIB. Nous ne nous attarderons pas sur la nécessaire critique de cet indicateur, effectuée dans d’autres pages de ce volume [38]. Soulignons simplement que l’outil a pris ici le contrôle de son maître et que sa fonction de mesure partielle et partiale s’est transformée en prison de la pensée. L’indicateur déterminant la nature du résultat qu’il permet d’obtenir puisqu’opérant sur des variables déterminées, le PIB constitue le verrou du dogme croissanciste qui l’organise.
Il y a donc là un enjeu tout à fait central pour la possibilité d’initier et de piloter la période de transition de décroissance de la consommation : la prise en compte du bien-être, des inégalités sociales, et de l’état de l’environnement dans un indice de la comptabilité nationale qui servirait d’aide à la décision et serait rendu public aurait un effet direct de réorientation politique [39].
Incitants : une fiscalité verte pour internaliser les externalités
La fiscalité telle qu’elle est orientée aujourd’hui favorise le capital et ses revenus au détriment du travail, ce qui a notamment pour effet d’augmenter la précarité des travailleurs et les pressions qu’ils subissent sous les assauts des actionnaires, d’une part, et d’autre part d’accélérer encore la surexploitation des ressources et la surpollution en alimentant la frénésie du marché mondialisé. Cette orientation est un choix politique, intenable.
Réorganiser la fiscalité pour la rendre « verte » et davantage redistributive est une nécessité. Si, comme le veut la théorie libérale, les prix doivent refléter la rencontre de la demande de biens et services et l’offre correspondante disponible, on voit par exemple que le prix du pétrole, qui va commencer à manquer, devrait être fortement et rapidement augmenté pour rendre compte de sa valeur véritable. Toute combustion d’énergie fossile entraîne l’émission de gaz à effet de serre et a donc des coûts écologiques et sociaux « cachés » (externalités), qui devraient également être incorporés au prix d’achat de cette énergie (internalisés) pour rendre correctement compte de son coût réel [40]. Les revenus de ces taxes, qui complètent d’autres mesures de limitation comme les quotas décidés dans le cadre du Protocole de Kyoto, pourraient être partiellement redistribués de façon à rendre leur mise en oeuvre socialement juste [41].
Limiter les incitants négatifs :
Interdire toute publicité commerciale pour les produits et services qui ont un impact nocif sur la santé des personnes et l’environnement, interdire toute publicité commerciale non sollicitée.
Promouvoir les comportements écologiquement responsables n’a pas beaucoup de sens dans une société soumise à une agression publicitaire permanente [42]. Dans les pays industrialisés, chaque individu est « impacté » (selon le mot des publicitaires) par environ 2 500 messages commerciaux par jour. On sait que ces messages sont efficaces, ils sont d’ailleurs élaborés pour assurer à l’annonceur qui les commande un retour sur investissement. Pour augmenter leur pouvoir de manipulation, l’industrie publicitaire a recours aux dernières connaissances en sciences humaines, sciences de la communication et du langage, psychologie, médecine. Ainsi, le « neuromarketing », qui emploie notamment les techniques d’imagerie médicale pour étudier l’activité cérébrale de « patients » soumis à des messages publicitaires divers, connaît un développement important depuis quelques années. Dans le même temps, l’envahissement publicitaire de tous les interstices spatio-temporels (affichage, télévision, radio, cinéma, presse, vêtements, internet, toutes boîtes, etc.) continue. Cette surpression efficace à la consommation est injustifiable sur tous les plans.
D’abord la manipulation des esprits, et notamment des plus jeunes, pour les « marquer » commercialement par un matraquage permanent et des techniques de manipulations avancées est contraire au respect de la liberté individuelle.
Ensuite, ces messages, loin d’être de la communication, sont à sens unique, unilatéraux et dans l’immense majorité des cas il n’est pas possible d’y répondre [43]. La sacro-sainte liberté d’expression des publicitaires, qui ne justifie en rien leur capacité de manipulation et de matraquage, bute radicalement contre la liberté individuelle de ne pas être exposé de force aux campagnes publicitaires. En ce sens, la publicité commerciale imposée est anti-démocratique.
Enfin, le torrent publicitaire qui inonde tous les pans de la société et de nos vies distille en tous lieux et en tout temps une ambiance consumériste et le message du « tout est à vendre ». La publicité commerciale cultive l’illusion d’un monde sans limite dans lequel la consommation serait la clé du bonheur et, ce faisant, ralentit voire empêche l’apparition et la mise en oeuvre d’alternatives nécessaires à nos modes de vie.
Il est extrêmement difficile d’imaginer une sortie de la surconsommation tant que la publicité commerciale règne dans l’espace public. La diminution drastique de la pression publicitaire est une condition sine qua non de l’entreprise de « décolonisation de l’imaginaire » [44] nécessaire pour initier la décroissance de la consommation.
Encourager la recherche dans les domaines cruciaux
Le défi environnemental appelle en premier lieu la sobriété générale. Cependant, dans la mesure où il n’est pas envisageable de parvenir à la sobriété en renonçant en une fois au traître confort que nous procurent nos sociétés de consommation, il faut d’urgence encourager la recherche dans les secteurs de production moins sales (et non « propres »). De nombreuses connaissances et applications doivent être développées par exemple en matière d’énergies alternatives, de recyclage, de retraitement des déchets nucléaires, de dépollution chimique, etc.
C’est peu dire que le financement de la recherche est aujourd’hui mal orienté. Dans son programme qui couvre les années 2007 à 2012, l’Union européenne [45] a ainsi décidé d’investir, entres autres postes, 9 milliards d’euros pour la recherche dans le secteur des technologies de l’information et de la communication (l’urgence est-elle au téléphone ?), 3.5 milliards d’euros pour les nanotechnologies (dont on ne connaît pas les effets notamment en termes de santé publique) et 2.7 milliards d’euros (Euratom) dans le programme ITER de fusion nucléaire (dont les chances de réussites sont d’autant plus lointaines que la crise énergétique et climatique est proche). Seuls 1.6 milliards ont été alloués à la recherche sur les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique.
Ce déséquilibre est d’autant plus absurde que même la logique profitable court-termiste (dont il est impératif de se libérer) qui oriente le financement de la technoscience devrait conduire à favoriser les investissements dans les secteurs « durables » dont les perspectives de développement ( !) sont énormes.
Cet illogisme est là encore de façon évidente le résultat de l’inféodation du politique au dogme de la croissance économique infinie, incapable de se projeter dans le temps. Réorienter la recherche dans le sens de la soutenabilité devrait donc être accompagné de la mise en place d’un contrôle citoyen accru, de sorte que les investissements et les choix techno-scientifiques soient débattus et correspondent aux nécessités de la société et non aux profits de sociétés.
Modifier les structures d’opportunités individuelles et investir dans la sobriété
Pour se diriger vers une société sobre et soutenable, la conjonction d’actions aux niveaux individuel et collectif est nécessaire. Ces deux niveaux ne s’opposent pas, ne sont pas exclusifs l’un de l’autre [46]. On entend souvent dire qu’il faudrait d’abord un changement des mentalités sans lequel, point de salut. Comme en écho, un autre argument voudrait que sans impulsion venant d’en haut, les évolutions individuelles seraient vaines. Pourtant, ces deux niveaux renvoient l’un à l’autre, ce que le politique rend assez patent : sans réorientation de l’économie, tous les efforts individuels, même les plus sincères et les plus vigoureux, ne pourront rien contre les forces destructrices du marché. Simultanément, il est assez difficile d’espérer que les responsables politiques décident d’investir le champ de la décroissance de la consommation s’ils ne sentent pas une pression électorale suffisante. Niveaux individuels et collectifs sont complémentaires et entretiennent un lien de conditionnement dialectique, de même que les individus composent et construisent le collectif et que le collectif est composé des individus et les construit. De très nombreuses alternatives pratiques à la consommation de masse sont connues des « décroissants » dans tous les domaines de la vie [47].
Les propositions au niveau macroscopique, de type politique, sont par contre moins nombreuses ce qui, comme souligné plus haut, pose un sérieux problème de praticabilité de la sortie du capitalisme. La phase de transition vers une société soutenable doit comprendre des éléments actifs à ces deux niveaux.
Une grande partie de la modification des comportements peut être menée par chacun avant même que des changements plus généraux soient entrepris. Il est par exemple possible à un grand nombre de personnes de se passer de leur voiture dont la fonction première se rapporte souvent davantage au confort et à la frime sociale [48] qu’à l’efficacité d’un moyen de transport. Il ne coûte strictement rien, au contraire, d’éteindre les appareils électriques lorsqu’ils ne sont pas utilisés. Bien souvent, un panier de produits biologiques et locaux ne revient pas plus cher in fine qu’un panier de produits alimentaires industriels, moins nutritifs et nocifs à tous points de vue, etc. Un très grand nombre de ces « mesurettes » sont facilement praticables et constituent une étape vers un mode de vie moins aliéné à la globalisation économique.
Cependant, les personnes qui essayent d’adopter des modes de vie plus sains savent bien que plus on avance dans la sobriété, plus les obstacles peuvent être difficiles à franchir - ou plus ils impliquent des décisions qui modifient profondément la vie.
Pour faire en sorte que ces modes de vie deviennent praticables et qu’ils ne soient plus des parcours du combattant dévalorisés par la logique économiste qui les confine dans des niches restreintes (certains écolos bobo ; certains « écolos radicaux » qui sont parfois confrontés à la désocialisation que leurs choix impliquent ; certains groupes moins soumis à la logique productiviste, comme les religieux ; ou encore mais cette fois de façon inacceptable, les personnes vivant la précarité ou l’exclusion), il est donc nécessaire de modifier les structures d’opportunité, c’est-à-dire de créer les conditions pratiques de sortie de l’enfermement surconsumériste.
Cette nécessité (modifier les structures d’opportunité) implique que les pouvoirs publics investissent massivement dans la sobriété. Ces investissements constituent en même temps des conditions et des réponses à la mise en oeuvre des moyens précédemment listés. Les secteurs sont nombreux dans lesquels une activité soutenable (peu énergivore et peu polluante) devrait être (re)déployée et ils couvrent toutes les activités humaines basiques comme l’alimentation (de type biologique), le déplacement (renforcement des transports en commun, développement d’une industrie de la bicyclette), l’habillement (le chanvre par exemple peut constituer une ressource de qualité pour une production textile locale), le logement (l’isolation thermique du parc immobilier et l’éco-construction). L’investissement dans ces secteurs permettrait de diminuer très fortement et à court terme l’empreinte écologique régionale. Dans le même temps, on voit que cela ouvre des possibilités très importantes d’activités peu pratiquées, et donc un gisement d’emploi (condition et objectif 4) [49].
Soulignons encore que le réinvestissement du local, s’il était initié à temps, pourrait créer des potentialités de croissance du PIB, tout en permettant le début de la décroissance de la consommation. Cette étape de la transition vers une économie sobre ne peut qu’être courte dans la mesure où, une fois les gains énergétiques réalisés et la soutenabilité organisée, les sources de croissance de la consommation se tarissent. Ce que l’on pourrait appeler un « délai de PIB » au cours duquel de nombreux aménagements peuvent être initiés (comme la mise en place d’indicateurs alternatifs) est cependant très bienvenu puisqu’il pourrait faciliter la mise en route urgemment nécessaire de la décroissance de la consommation.
Conclusion
Comment passer d’une économie de croissance insoutenable à une économie raisonnable et soutenable ?
Une période transitoire de décroissance de la consommation est absolument nécessaire. Elle pourrait peut-être comprendre trois « grandes » étapes :
une période de croissance continuée, assurée par la réorientation des investissements dans les secteurs de la sobriété (bâtiment, transport, industrie, agriculture, recherche), qui initierait le décrochage de la courbe de l’empreinte écologique, préparerait l’indépendance énergétique et orienterait la modification des objectifs politiques ;
une période de décroissance de la consommation générale dans les pays riches, au cours de laquelle les indicateurs alternatifs constitueraient les outils d’aide à la décision en lieu et place du seul PIB, et qui ouvriraient la voie à une réorganisation économique et sociale ;
une période d’organisation de la stabilité socio-économique dans une société se dirigeant vers la sobriété, moment auquel il deviendrait probablement nécessaire d’initier une réorganisation de la représentation politique.
Ce que l’on peut présenter sommairement dans le tableau qui suit. Peut-être, c’est notre souhait, la formulation de cette proposition-hypothèse permettra-t-elle modestement d’alimenter les discussions sur les chemins de la nécessaire transition que doivent opérer sans tarder nos sociétés insoutenables.

[1] Voir la Convention sur la biodiversité (qui dépend du Programme des Nations Unies pour l’Environnement) http://www.biodiv.org
[2] Rapport Mondial sur le Développement humain 2003, Programmes des Nations Unies pour le Développement (PNUD), Economica, Paris, 2003.
[3] M. BOUTSEN, J-M. LAASMAN et N. REGINSTER, Données socio-économiques et étude longitudinale de la prescription des antidépresseurs, Mutualité Socialiste, Bruxelles, 2006.
[4] Sur l’eau, voir par exemple : Eau - Une responsabilité partagée, Deuxième Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau, mars 2006. Sur le pétrole, voir les analyses du groupe d’experts indépendants réunis au sein de l’ASPO, la newsletter de mars 2007 accessible à l’adresse : https://aspoireland.org/newsletter/en/htm/Newsletter75.htm
[5] IPCC, Climate Change 2007 : The Physical Science Basis, Summary for policymakers, Genève, 5 février 2007, accessible à l’adresse http://www.ipcc.ch - Voir dans ce n°235 des CM, l’article d’Edgar SZOC.
[6] Il ne s’agit pas ici de s’opposer à tout développement, mais bien de dénoncer la forme productiviste et économiste qu’il a pris.
[7] Voir Serge LATOUCHE, Survivre au développement : de la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, Mille et Une Nuits, Paris, 2004.
[8] « Brusquement ce qui est tout bonnement donné, ce qui est pris comme allant de soi, ce à quoi on ne réfléchit jamais dans le but de l’action : qu’il y ait des hommes, qu’il y ait la vie, qu’il y ait un monde fait pour cela, se trouve placé sous l’éclairage orageux de la menace émanant de l’agir humain ». Hans JONAS, Le principe responsabilité, Flammarion, Paris, 2003, p. 264.
[9] Hans JONAS, Pour une éthique du futur, Payot et Rivages, Paris, 1998, p. 40.
[10] Voir www.globalfootprint.org (World Trend and Overshoot).
[11] Voir dans ce numéro des CM, la présentation d’Emmanuelle De Caluwé et la présentation critique de Wallenborn et Gillis.
[12] N. GEORGESCU-ROEGEN, La décroissance. Entropie - Ecologie - Economie, Sang de la terre, Paris, 1995, trad. J. Grinevald et I. Rens, p. 61.
[13] Paul ARIÈS, Décroissance ou barbarie, Golias, Villeurbane, 2005.
[14] Par des auteurs comme Ivan Illich, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, André Gorz hier (pour la francophonie) ; François Brune, Serge Latouche, Pierre Rabhi, Jacques Grinevald, Alain Gras, Jean-Claude Besson-Girard, et les animateurs du journal La Décroissance notamment aujourd’hui. D’autres pensées sont proches ou équivalentes à ce courant en Italie, au Canada, aux Etats-Unis et en Australie notamment.
[15] Paul ARIÈS, « La décroissance, un mot-obus », La Décroissance, n°26, avril 2005.
[16] Jacques Grinevald, traducteur et introducteur de Georgescu-Roegen en Europe, rapporte que : « L’idée de la décroissance - c’est à dire l’après-croissance ! - venait assez souvent dans nos discussions [avec Georgescu-Roegen], notamment à propos de la critique que Georgescu-Roegen faisait de la thèse de l’économie stationnaire reprise par son ancien élève Herman Daly. L’anti-thèse de la croissance n’était pas l’état stationnaire mais tout simplement la décroissance. L’exemple du pétrole, dont il avait une connaissance intime par son expérience roumaine, était l’un de ses exemples préférés, mais c’est à l’ensemble du stock géologique des ressources minérales accessibles et utilisables qu’il faisait référence, tout en précisant qu’il s’agissait de la moitié du problème, l’autre moitié étant la pollution et les déchets. Georgescu-Roegen parlait souvent du déclin, decline en anglais. (...) L’idée de la décroissance, qu’il accueillit très favorablement, n’a cependant pas été un titre de Georgescu-Roegen luimême ». Jacques GRINEVALD « Histoire d’un mot. Sur l’origine historique de l’emploi du mot décroissance », in Entropia, vol.1, automne 2006, Lyon, Parangon, p.187.
[17] Tout bien ou service incorpore en lui sa part de ressources naturelles, de consommation d’énergie et de pollution. Soulignons ici qu’une économie croissanciste « de services », dans laquelle les points de PIB seraient réalisés en valorisant les services « dématérialisés » n’est ni souhaitable ni réaliste. Elle n’est pas souhaitable parce que la financiarisation des services revient à mettre de l’argent entre les personnes, détruisant les liens de solidarité habituels pour y substituer un rapport marchand ; elle n’est pas réaliste puisque la financiarisation de ces services ne peut pas être infinie, pas plus par conséquent qu’une croissance qui reposerait sur elle.
[18] Le Soir, 2 avril 2007 ; cette idée recueille l’assentiment des personnes sondées par le journal.
[19] . De multiples propositions environnementales sont formulées par les partis politiques. Elles ne semblent cependant pas suffisantes dans la mesure où il n’y est jamais envisagé de sortir de l’économie de croissance. Le très récent « pacte écologique belge » soutenu par Nicolas Hulot et porté par un collectif d’associations environnementales pose lui ouvertement cette question et constitue à ce titre une avancée importante (Pour un pacte écologique belge, Luc Pire, Bruxelles, 2007). Voir aussi www.pacte-ecologique.be
[20] Voir Bernard GUIBERT, « Programmer l’espérance », in Entropia, op.cit., pp. 118-130.
[21] Suivant l’exemple de la Suède qui a débuté son programme Making Sweden an OILFREE Society, Commission on Oil Independence, Sweden, 21 June 2006. La Suède dispose cependant de ressources en biomasse bien supérieures à celle de la Belgique, qui devrait donc organiser son sevrage d’une autre manière.
[22] INTERNATIONAL ENERGY AGENCY, World Energy Outlook 2006, www.iea.org
[23] La totalité du pétrole consommé en Belgique est importé.
[24] « Ni les lois de la physique ni l’imagination ne nous garantissent contre un premier scénario catastrophe qui verrait une crise économique durable et profonde frapper les pays industrialisés comme conséquence d’un pétrole de plus en plus rare, et donc de plus en plus cher, engendrant un chômage de masse, l’arrivée au pouvoir de despotes et de dictateurs, le tout se terminant par une conflagration mondiale. C’est exactement le scénario qui s’est déroulé de 1929 à 1945, à ceci près que la grande crise de 1929 n’a pas été provoquée par un choc pétrolier » (Jean-Marc JANCOVICI et Alain GRANDJEAN, Le plein s’il vous plaît !, Seuil, Paris, 2006, p. 48).
[25] C. BERTRAND, « Impérialismes ibériques », in M. Ferro, éd., Le livre noir du colonialisme, Robert Laffont, Hachette Littérature, Paris, 2003, pp. 179-236.
[26] Voir S. LATOUCHE, Survivre au développement, op.cit.
[27] Pour une présentation générale des enjeux liés à l’annulation de la dette, voir d’Eric TOUSSAINT, La bourse ou la vie - La finance contre les peuples, Bruxelles, Luc Pire, 1999.
[28] Hervé KEMPF, « L’armée américaine étudie les répercussions géostratégiques du réchauffement climatique », Le Monde du 3 avril 2007. Voir l’étude National security and the threat of climate change, The CNA corporation, 2007, accessible sur http://securityandclimate.cna.org/
[29] Pour une analyse existentialiste très intéressante des soubassements comportementaux de l’homo economicus en milieu croissanciste, voir : Christian ARNSPERGER, Critique de l’existence capitaliste - Pour une éthique existentielle de l’économie, Editions du Cerf, Paris, 2005, coll. « La nuit surveillée ».
[30] Ingmar GRANSTEDT, Peut-on encore sortir de la folle concurrence ? Petit manifeste à l’intention de ceux qui en ont assez, La ligne d’horizon, 2006, www.lalignedhorizon.org.
[31] Le poisson est la principale source de protéine pour une personne sur cinq dans le monde. COMITÉ DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE MONDIALE, Le rôle de l’aquaculture dans l’amélioration de la sécurité alimentaire dans le monde, FAO, Rome, 12-16 mai 2003.
[32] Nos modes de vie remettent en cause jusqu’à ce qui constitue l’un des progrès les plus célèbres : Espérance de vie - La fin des illusions, Claude AUBERT, Terre vivante, Mens, 2006.
[33] Ivan ILLICH, Némésis médicale - L’expropriation de la santé, in OEuvres complètes, Volume 1, Fayard, Paris, 2003.
[34] Bien que restant enfermée dans le paradigme de la croissance, la Banque mondiale s’apprête à revoir sa stratégie en sortant du « consensus de Washington » notamment en réhabilitant le rôle de l’Etat. « [Le] prochain Rapport mondial annuel sur le développement, qui doit être rendu public en septembre, encourage les gouvernements des pays pauvres à encadrer et à soutenir leurs paysanneries, prenant à contre-pied la doctrine néo-libérale ‘d’ajustement structurel’ défendue par le bailleur de fonds international depuis une génération. Pour la première fois depuis 1982, ce rapport, qui oriente la stratégie de la Banque mondiale, se concentre sur l’agriculture. Délaissée par les politiques de lutte contre la pauvreté, l’aide au secteur agricole redevient un enjeu majeur. (...) A l’heure où selon les Nations Unies, l’exode rural n’a jamais été aussi rapide dans l’histoire, la nouvelle ligne adoptée par le rapport de la Banque mondiale trouve son origine dans le constat de nouveaux périls. ‘L’accélération du changement climatique, l’imminence d’une crise de l’eau, la lente adoption des nouvelles biotechnologies, et le bourgeonnement de la demande de biocarburants et d’aliments pour le bétail créent de nouvelles incertitudes sur les conditions dans lesquelles la nourriture sera disponible dans l’économie mondiale’, prévient la Banque mondiale », Le Monde du 20 avril 2007.
[35] Voir le forum « Pour un protectionnisme européen » : www.protectionnisme.eu sur lequel sont accessibles de nombreuses études spécialisées, dont Jacques SAPIR, « Libre échange, croissance et développement : quelques mythes de l’économie vulgaire ». Notons toutefois que le protectionnisme n’y est pas présenté dans le cadre de la décroissance de la consommation et prend peu en compte la dimension écologique.
[36] Selon l’ONU, 50 millions de personnes pourraient être contraintes à migrer pour des raisons climatiques d’ici la fin de la décennie.
[37] Qui n’auront bientôt plus la facilité de déplacement que permet le pétrole peu cher.
[38] Voir aussi : Jean GADREY et Florence JANY-CATRICE, Les nouveaux indicateurs de richesse, La découverte, collection Repères, Paris, 2005.
[39] Le Bureau fédéral du Plan a débuté la mise en place de comptes satellites qui devraient être prêts à la fin de cette année. Ces comptes présentent l’avantage d’être « compatibles » avec le reste de la comptabilité nationale et permettent par conséquent de fournir des éclairages nouveaux par recoupement avec les différentes activités économiques. La relative facilité d’intégration de ces comptes satellites mérite sans aucun doute qu’ils soient au plus vite médiatisés et employés par les pouvoirs publics comme outils d’aide à la décision, tout en étant complétés d’autres « mesures nécessaires ». « Les comptes satellites constituent à la fois un complément et une extension par rapport aux comptes nationaux et ils doivent servir pour des analyses de support à la prise de décision politique. Le BfP établit des comptes satellites pour le transport et l’environnement. Pour la construction des comptes environnementaux, souvent aussi appelés ‘comptes verts’, des données environnementales comme les quantités d’émissions de polluants de l’air sont répartis sur les différents acteurs économiques identifiés dans les comptes nationaux (régionaux), c’est-à-dire les ménages et les différentes branches d’activité ». Les comptes satellites transports, qui ne prennent pas en compte les transports pour compte propre, devraient être prêts à la fin de l’année 2007. Voir http://www.plan.be
[40] Pour Jean-Marc JANCOVICI, op. cit., le prix des énergies fossiles devrait augmenter de 3 % par an jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée à la crise énergético-climatique.
[41] Pauline DE WOUTERS et Anne DE VLAMINCK, Les aspects sociaux de la fiscalité environnementale - Points de vue de la société belge francophone, Inter-environnement Wallonie, 2006, www.iewonline.be
[42] Voir l’analyse à couteaux tirés : Groupe MARCUSE, De la misère humaine en milieu publicitaire : Comment le monde se meurt de notre mode de vie, La Découverte, Paris, 2004.
[43] Seule la technique de « l’opt-in » développée par certaines grandes entreprises diffère très légèrement : il s’agit d’entrer en contact avec le consommateur de façon personalisée pour essayer d’établir un « échange ». Bien entendu, le but exclusif de ce « dialogue » est l’obtention d’informations-clients pour vendre plus de marchandises.
[44] Selon le mot de Serge Latouche.
[45] Conseil de l’Union Européenne, Programme « FP7 », 16887/06.
[46] Cette opposition conceptuelle fait écho au réflexe dualiste occidental.
[47] Voir l’article de E. DECALUWÉ dans ce numéro des CM.
[48] Selon Thorstein Veblen, l’ostentation est l’un des principes directeurs de l’organisation sociale de nos sociétés modernes, et le moteur de la croissance par la consommation.
[49] Sur les relations entre décroissance et travail, voir Entropia, n°2, Paragon, Lyon, 2007, et en particulier la présentation générale de Serge LATOUCHE : « Décroissance, plein emploi et sortie de la société travailliste », pp. 11-23.