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Pic du pétrole : une nouvelle ère de l’énergie commence

vendredi 11 janvier 2008

Le baril de brut a franchi la barre des 100$. Ce seuil symbolique retient l’attention, fait couler beaucoup d’encre, mais à vrai dire les encres qui coulent, surtout dans la presse, ne nous disent pas clairement ce que symbolise ce seuil.

On lit le plus souvent que l’augmentation des coûts est liée à la spéculation boursière dont le principe d’avidité trouverait là fort à faire. Il s’agirait également de causes géopolitiques : la guérilla au Nigéria, l’Irak dont la « démocratisation » par l’armée américaine reste théorique, l’assassinat de Benazir Bhutto qui renforcerait l’instabilité dans une région-clé pour l’approvisionnement en brut. On lit encore que la tension sur le marché de l’or noir est liée à un défaut de capacité de raffinage du brut, et la baisse des réserves des USA.

Pour ce qui est de la « presse de masse » (car, ailleurs, l’alerte est donnée depuis longtemps), on commence à lire, ici où là, que l’augmentation des prix du brut est directement, structurellement et irréversiblement liée aux capacités de production de pétrole et que celles-ci s’apprêtent à entrer en déclin car dans un très proche avenir, la demande de brut dépassera l’offre.

Mais le terme qui fâche, c’est-à-dire ce dont il est question : le pic du pétrole, reste largement banni des colonnes, des écrans et des ondes de la machine médiatique.

Ce n’est pas étonnant si l’on en juge par l’ampleur de la crise qu’implique ce pic du pétrole : notre civilisation repose toute entière sur l’énergie bon marché, le pétrole et le gaz représentent 80% de l’approvisionnement mondial en énergie. Le pic du pétrole, c’est-à-dire le moment où la production entre en déclin de façon irréversible, signifie que nous allons devoir changer de mode de vie, réorganiser en profondeur l’organisation de nos sociétés.

Comment allons-nous faire pour négocier le passage de sociétés « brutophages » à des sociétés plus sobres ? Aurons-nous l’intelligence de regarder les choses en face pour mettre en œuvre les solutions qui s’imposent ou continuerons-nous à nous cacher la tête dans le sable pour maintenir l’illusion que de simples mesurettes suffiront à nous sortir de l’ornière ? Arriverons-nous à anticiper la pénurie en nous adaptant aux limites physiques de la planète Terre ou attendrons-nous que ces limites se rappellent à nous violemment ? La décroissance de la consommation des ressources naturelles non renouvelables n’est pas une option, c’est une nécessité physique : soit nous diminuons drastiquement l’utilisation de pétrole (notamment) avant qu’il ne commence à manquer, soit le pétrole (notamment) viendra à manquer, tarissant la source qui alimente aujourd’hui toute l’économie.

Décroissance volontaire de la consommation ou chaos ?

Peak Oil - How Will You Ride the Slide ? (Comment allez-vous dévaler la pente ?)

Le pic, c’est quand ?

Mais le pic, c’est quand alors ? Le sujet est complexe et plusieurs analyses accompagnées de différentes projections existent.

En voici quelques-unes présentées très succinctement.

En octobre 2007, le Energy Watch Group publiait son étude intitulée Oil report dans laquelle la date du pic du pétrole était estimée à 2006 (Voyez la page de téléchargement du Oil report et du résumé (anglais, format pdf)). C’est l’une des études sur le peak oil dont le scénario est le plus « pessimiste », mais aussi, comme vous le constaterez dans le rapport en question, étayé :

Reproduction du graphique synthétisant les courbes de production de l’ensemble des pays producteurs de brut dans le monde, qui donne donc la date du pic du pétrole selon le Energy Watch Group :

« WEO » (en rouge) sont les initales de « World Energy Outlook », qui est le rapport annuel de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). Les prévisions de l’AIE constituent l’une des principales sources de documentation des gouvernements du monde entier en matière de pétrole et d’énergie, et est pourtant désormais largement contredite par un nombre croissant d’experts indépendants, notamment sur la date du pic du pétrole.

En 2007, l’Agence Internationale de l’Energie a publié un rapport au ton tout à fait nouveau : « The IEA report and peak oil », Energy Bulletin, 9 juillet 2007.

Voyez aussi « Pétrole : l’AIE évoque une possible situation de pénurie d’ici 2012 », Boursier.com, 10/7/2007.

L’ASPO (Association for the Study of Peak Oil & Gas), qui a joué un rôle majeur dans la compréhension, l’explication et l’analyse de la formation du pic du pétrole et du gaz, prévoit quant à elle le pic du pétrole en 2010 (Extrait de la newsletter de janvier 2008 l’ASPO - anglais, format pdf) :

Une présentation détaillée et particulièrement claire du pic du pétrole et du gaz et des enjeux qui y sont liés est disponible sur le site de l’ASPO Belgique : Les pics du pétrole et du gaz, Patrick Brocorens, février 2007 (au format .pdf).

Pour mieux comprendre ce qui se passe avec le pétrole, une explication rapide du « pic » en vidéo par Jean-Luc Wingert, auteur de l’ouvrage La vie après le pétrole (Autrement, 2005) dont vous trouverez une brève présentation ici. J.-L. Wingert estime la date du pic du pétrole à 2015.


Le pic du pétrole (2 min 48)

Et pourtant, le terme "pic du pétrole" reste largement absent des grands médias.

Lorsqu’il en est question, c’est souvent de façon détournée, indirecte.

Pour le président de l’Opep, un baril à 100 dollars n’est « pas nécessairement très élevé », France Info (afp), 6 janvier 2008 :

De ce point de vue-là, le prix du pétrole n’a pas encore retrouvé ses niveaux records de 1980, évalué à « entre 102 et 110 dollars selon les estimations », a souligné M. Khelil, qui a pris au 1er janvier la présidence tournante de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep).
Il a également souligné qu’il reste « aujourd’hui très peu de régions à explorer » pour découvrir du pétrole et que les « sources nouvelles » d’hydrocarbures comme les sables bitumineux au Canada ou les gisements en eaux profondes représentent « des investissements énormes », d’autant plus que le coût des services pétroliers augmente.
En outre, la demande pétrolière dans le monde « est aujourd’hui très élevée », « tirée par la Chine et l’Inde mais aussi les pays du Moyen-Orient, dont la consommation augmente énormément ».

« Quand on évalue cela, 100 dollars, ce n’est pas nécessairement un prix très élevé », a-t-il conclu, précisant que « toute l’équation de la demande par rapport à l’offre a basculé ».

Le pétrole en hausse jusque fin mars, Le Soir, 5 janvier 2008 :

La hausse des cours du pétrole persistera jusqu’à la fin du premier trimestre 2008, a estimé le président de l’OPEP, le ministre algérien de l’Energie Chakib Khelil.

Pétrole : « il faut s’attendre à des prix élevés pendant longtemps » selon le président de Total, AFP (via Yahoo), 5 janvier 2008 :

Le directeur général de Total, Christophe de Margerie, a estimé samedi qu’il fallait « s’attendre à des prix élevés (du pétrole) pendant longtemps », après que le baril de brut a dépassé cette semaine à New York les 100 dollars.

Le patron de Total a déclaré sur la radio Europe 1 ne « pas beaucoup » croire à un recul des prix. « Quand vous avez une demande qui est forte et une incapacité d’augmenter les productions, je ne vois pas comment les prix pourraient descendre rapidement et fortement », a-t-il expliqué.

Le baril prend de l’altitude, Le Soir, 4 janvier 2008 :

« Les réserves de pétrole s’amenuisent de plus en plus, et cela va faire monter les prix », juge Claudia Kemfert dans un entretien au quotidien Berliner Zeitung. « Dans cinq ans, un prix de 150 dollars le baril est probable, dans dix ans un prix de 200 dollars. »

Comment atténuer les effets du pic du pétrole ?

La première chose, bien sûr, est de prendre la mesure de la situation et de faire savoir que le pic du pétrole et du gaz est en train de se former. Trouver des solutions à un problème suppose en effet que le problème soit reconnu et compris.

Le gouvernement se limite pour l’instant à élaborer un minimaliste « chèque mazout » et à mettre en œuvre le « cliquet inversé » pour « limiter la facture ».

La hausse du prix de l’essence sera aussi rabotée, Le Soir, 4 janvier 2008 :

Face à la hausse des produits pétroliers, le gouvernement fédéral va appliquer à l’essence la technique du cliquet inversé. En clair : si le prix d’un carburant passe au-dessus d’un certain niveau, le cliquet se met en place et l’augmentation n’est pas entièrement répercutée par le consommateur.

Facture énergétique : petits gestes..., La Libre, 4 janvier 2008 :

Si le prix d’un carburant passe au-dessus d’un certain niveau, le système de cliquet inversé veille à ce que l’augmentation ne soit pas entièrement répercutée, via un abaissement d’accises. Dans le cas de l’essence, ce seuil est fixé à 1,5 euro. Le cliquet est déjà en vigueur pour le diesel et les accises ne peuvent plus être abaissées dans ce cas car elles se situent déjà au minimum autorisé par l’Europe, a précisé le ministre des Finances Didier Reynders (MR). Ce dernier a rappelé qu’il est impossible d’abaisser les accises sur le mazout de chauffage pour la bonne et simple raison qu’il n’y en a pas sur ce type de carburant.

S’il est nécessaire d’assister financièrement les ménages les plus vulnérables qui ne peuvent faire face à l’augmentation des prix du pétrole sans perdre leur accès aux biens de première nécessité, une politique qui se limiterait à vouloir « limiter la facture » énergétique serait tout sauf adaptée.

Dans le contexte du pic du pétrole, prétendre défendre la solidarité en agissant sur la facture revient à peu près à promettre de sauver l’occupant prisonnier d’une maison en flammes en l’aidant financièrement à payer les pompiers, les pompiers n’ayant ici absolument aucun moyen d’éteindre l’incendie.

Puisqu’il n’y aura bientôt plus assez de pétrole pour maintenir les niveaux de consommation effrénés observés aujourd’hui, le double objectif doit être de :
- diminuer drastiquement l’utilisation de pétrole,
- mettre en œuvre des mesures qui ne laissent pas les ménages les plus vulnérables sur le carreau.

Les mesures sont connues depuis bien longtemps et consistent - en résumé - à sortir de pratiques insoutenables en les décourageant et à se diriger vers des pratiques sobres en les encourageant.

L’un des principaux outils pour encourager ou décourager les différentes pratiques est le prix : tant qu’il coûte moins cher de prendre l’avion que d’utiliser le train... Tant que la nourriture biologique est plus chère que la malbouffe... Tant qu’isoler correctement son habitation n’est accessible qu’aux portefeuilles confortables...

Encourager les pratiques sobres et décourager les pratiques insoutenables peut donc être stimulé par une batterie d’outils fiscaux et financiers.

Chaque mesure « générale » de changement peut faire peser une difficulté parfois difficilement surmontable aux personnes qui sont les plus dépendantes (qui ont le moins d’alternatives accessibles) de la pratique à changer. Par exemple : laisser augmenter les prix du pétrole puisque de toute façon ils augmenteront, capter ainsi des ressources financières pour l’État qui en a besoin pour financer l’isolation des habitations, le développement des transports en commun et des énergies alternatives, etc., peut être insoutenable pour une personne qui n’a, à tel moment, pas d’autre alternative que de prendre sa voiture pour aller travailler. Dans ces cas, les aides financières de type « chèque mazout » sont nécessaires, pour autant que le chèque soit payé par ceux qui profitent de l’augmentation des prix du pétrole (en premier lieu les multinationales du brut), et, encore une fois, que cette mesure ne suffise pas à elle-même.

On voit que le « chèque mazout » seul, qui ne peut avoir qu’une durée de vie limitée puisque l’État ne peut pas empêcher les prix du pétrole de monter est une stupidité qui in fine ne peut que se retourner brutalement... contre ceux qui en ont le plus besoin : le chèque mazout ne permet pas de sortir de la dépendance au brut, mais donne au contraire l’illusion que l’on peut continuer à en consommer et, comme mesure unique, est donc de nature à maintenir la dépendance au pétrole. Plus dure est la chute.

Les incitants et « désincitants » financiers doivent venir en appui de choix politiques clairs qui stoppent aussi vite que possible les investissements énergivores (ex : l’autoroute CHB) et initient enfin le développement d’infrastructures conviviales (ex : le tram à Liège) ; de prises de positions politiques qui délégitiment le mode de vie dévastateur qu’est celui de la surconsommation.

La publicité commerciale imposée constitue l’un des exemples les plus frappants de stimulation idéologique néfaste qu’il est temps de bannir de l’espace public. Comment en effet concilier sereinement le nécessaire passage vers une société sobre en pétrole avec les incitations criardes et influentes à la surconsommation ?

Deux exemples parmi d’autres :

Capture d’écran du site de la RTBF (www.rtbf.be) le 7 janvier 2008 :

Capture d’écran du site du journal Le Soir (www.lesoir.be) le 7 janvier 2008 :

Outre l’action politique absolument indispensable, il est nécessaire que chacun, à son niveau, prenne conscience de la situation, modifie comme il le peut ses habitudes de consommation, rejoigne des réseaux, groupes, associations, pour envisager et mettre collectivement en œuvre d’autres façons de vivre ensemble, et porter des revendications auprès des élus. Il s’agit pour nous que nous arrêtions d’accepter d’être réduits à de simples producteurs/consommateurs et que nous nous saisissions de l’autonomie qui nous revient pour peser activement et positivement sur le cours du monde et de nos vies.

C’est (chacun de) nous in fine qui sommes les consommateurs du pétrole produit dans des conditions désastreuses par les multinationales pour le profit d’un tout petit nombre. Nous disposons là d’un moyen d’action important : tout acte de consommation a des conséquences qu’il est nécessaire de prendre en considération en ce qu’il est porteur d’implications d’ordre politique. Chacun peut agir à son niveau, et l’importance de la somme des actions individuelles volontaires ne doit pas être sous-estimée. Sans doute, tant que les parlements et les gouvernements n’auront pas assumé la responsabilité qui leur incombe de reprendre la main sur l’économie et d’enfin soumettre les pouvoirs financiers aux principes de la démocratie et de l’intérêt collectif, les efforts individuels seront insuffisants. Mais dans le contexte actuel de « crise de la représentation », se rendre aux urnes une fois tous les deux ans ne permettra pas de changer la donne.
Il semble particulièrement évident que tant qu’un nombre suffisant d’individus n’auront pas initié volontairement l’adaptation de leurs comportements de consommation, qu’ils ne feront pas sentir très clairement qu’ils demandent le changement et soutiennent les élus qui sont prêts à s’engager dans cette voie là, on attendra le changement politique comme on attend Godot... ou alors il prendra les formes funestes qui noircissent déjà les pires pages de l’histoire.

Qui d’autre, sinon nous, peut faire évoluer la situation et œuvrer pour quelque chose de préférable ?


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