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Nouvel article de l’ASPO sur le pic du pétrole

Pétrole, à quand le déclin ? - Revue Athena, n° 238, février 2008

Par Patrick Brocorens et Michel Wautelet

vendredi 11 avril 2008

Chaque jour en Belgique, dix millions de personnes, industriels et responsables politiques, planifient leur vie, investissent et prennent des décisions comme si l’ère du pétrole abondant et bon marché était éternelle. Or cette ère dans laquelle nous sommes nés et avons grandi est en train de s’achever. De nombreux indices indiquent que la production de pétrole est proche de son maximum et va bientôt entrer en déclin. Comment est-ce possible, alors que selon la croyance populaire « il reste 40 ans de pétrole » ? Ça fait 20 ans qu’on entend ça, ce qui suppose que les réserves se reconstituent régulièrement grâce aux nouvelles découvertes et aux progrès technologiques.

Pour comprendre le problème, examinons
deux concepts majeurs dans l’évolution
de notre disponibilité en pétrole : les réserves
et la vitesse d’extraction du pétrole.

Il y a réserves et réserves

Quand un champ de pétrole est découvert, les
géologues estiment ses réserves en donnant une
fourchette de trois valeurs :
- le minimum, appelé réserves prouvées (= 1P),
correspond à la quantité de pétrole récupérable
avec une probabilité d’au moins 90% ;
- la valeur espérée, ou réserves prouvées + probables
(= 2P), correspond au pétrole que la compagnie
s’attend à récupérer et sur base de laquelle
est décidée l’exploitation du gisement. Ces réserves
ont une probabilité d’au moins 50% ;
- la valeur maximale, ou réserves prouvées +
probables + possibles (= 3P) correspond a une
probabilité d’au moins 10%.

La plupart des malentendus concernant les
réserves de pétrole proviennent de la présence
de ces trois valeurs et du fait que de nombreux
spécialistes n’en utilisent qu’une, sans toujours préciser de laquelle il s’agit. Celles qui relèvent du domaine public sont les réserves prouvées.

Cette décision remonte aux débuts de l’industrie
pétrolière américaine afin d’éviter toute
exagération frauduleuse et protéger les investisseurs
de turbulences financières qui en résulteraient.
Les compagnies pétrolières étaient alors
obligées de ne déclarer que le minimum, c’est à-
dire de sous-estimer leurs réserves. Mais les
réserves ne sont pas définies une fois pour toutes.
Elles sont réévaluées constamment en cours
d’exploitation, en fonction de la connaissance du gisement et des progrès technologiques.
Ainsi, au cours du temps, les réserves probables
se transforment progressivement en réserves
prouvées. Ce n’est donc que bien des années
après avoir été découvert que ce pétrole apparaît
dans les statistiques officielles.

Aux États-Unis, pour compliquer encore les choses,
la Securities and Exchange Commission
(SEC) ajoute sa propre définition de réserves
prouvées : il s’agit de réserves « ayant une certitude
raisonnable d’exister
 ». Chacun ayant sa propre
définition de ce qui est raisonnablement certain,
les compagnies pétrolières ont une grande
flexibilité pour les déclarer. Elles en tirent certains
avantages. Elles peuvent communiquer
leurs réserves au compte-goutte et donc « lisser »
leurs découvertes pour montrer aux actionnaires
qu’il y a renouvellement régulier. Cela leur permet
aussi de justifier leurs investissements en
affirmant que la technologie a permis une « croissance
des réserves
 » alors qu’il s’agit pour une
bonne part de jeux comptables autorisés par la loi.

Deux comptabilités différentes

Cette façon de faire est donc à l’origine de bien
des confusions concernant l’évolution des réserves
de pétrole, car une meilleure connaissance
d’un gisement sera interprétée par le néophyte
comme étant une nouvelle découverte. C’est
ainsi que des réévaluations additionnées les unes
derrière les autres font qu’« il reste 40 ans de
pétrole
 » depuis 20 ans, donnant l’illusion qu’on
découvre chaque année plus de pétrole qu’on en
consomme alors que c’est l’inverse qui se produit
depuis 1980. Aujourd’hui, pour chaque
baril découvert, ce sont deux à trois barils qui
sont consommés. Pour avoir un sens, les réévaluations des réserves doivent être faites rétroactivement,
c’est-à-dire rapportées l’année de
découverte. Ainsi, le pétrole découvert en 1990
n’apparaîtrait que dans les chiffres de 1990 et
non des années suivantes. L’évolution des réserves
mondiales de pétrole selon ces deux comptabilités
est représentée à la figure de la page 285.

Vider les réserves à quel rythme ?

Si les réserves de pétrole sont un paramètre
essentiel pour appréhender notre futur énergétique,
un autre concerne la vitesse d’extraction
du pétrole. On ne vide pas les réserves comme
on fait le plein à la pompe. Pour des raisons
physiques, la production de pétrole d’un nouveau
gisement est élevée lors des premiers forages,
car elle dépend de la pression du gisement,
puis diminue ensuite progressivement (bien que
la baisse de pression soit compensée par injection
d’eau ou de gaz) jusque zéro sur une
période qui peut s’étaler sur plusieurs dizaines
d’années. La production pétrolière d’un pays
passe donc par un maximum avant de décliner ;
ce maximum est appelé « pic du pétrole ».

Ce schéma est valable aussi pour la planète. Or,
du point de vue de l’économie, le moment où il
n’y aura plus de pétrole importe peu. Ce qui
compte, c’est le moment où il y en aura moins,
car, comme schématisé sur la figure 1 de la
page 286, passé le pic du pétrole, un déséquilibre
croissant apparaîtra entre une demande qui
augmente et une production qui diminue chaque
année, entraînant tout d’abord volatilité et
hausse des prix et, ensuite, des pénuries.

Le pic du pétrole se produit lorsque les réserves
extractibles sont environ à moitié vides. Cette
notion est extrêmement importante car elle
signifie qu’il restera encore énormément de
pétrole lorsque la production mondiale commencera
son déclin. Et l’affirmation « Il reste 40
ans de pétrole
 » n’est d’aucune utilité pour prédire
la date de ce déclin.

Un bon exemple se trouve encore et toujours aux
États-Unis. Très tôt dans l’histoire pétrolière de
ce pays, l’habitude fut prise de calculer les réserves
prouvées en multipliant par dix la production
annuelle des champs en exploitation.

Cette méthode simpliste facilitait le travail de
tout le monde car, les gisements étant souvent
partagés par un grand nombre de propriétaires,
il était difficile de déterminer de manière correcte
ce que contenait le gisement dans son
ensemble. Mais calculer les réserves en multipliant
la production par dix revient à dire « Il
reste 10 ans de pétrole
 ». Voilà pourquoi depuis
les années 1920 « il reste 10 ans de pétrole » aux États-Unis. Or la production américaine qui a
été multipliée par quatre entre 1920 et 1970, a
atteint son pic en 1970 et a depuis décliné de
40%. Si l’industrie pétrolière américaine continue
a utiliser cette tradition pour calculer ses
réserves prouvées, il restera « 10 ans de pétrole »
aux États-Unis jusqu’au dernier baril extrait.

Comme le pic du pétrole est atteint lorsque les
réserves sont environ à moitié vides, estimer sa
date nécessite de connaître à la fois les réserves
qui ont déjà été consommées et celles qui restent
à consommer (les pétroles extra-lourds, dont on
n’a pas parlé, sont abondants mais ils n’influencent
que peu la date du pic ; ils ne font qu’atténuer
le déclin). Les différents chiffres des réserves
et différentes méthodologies expliquent en
partie les grandes divergences concernant la date
du pic pétrolier : au-delà de 2030 pour l’IEA ;
2020 pour Total ; 2010 pour Aspo, (Association
for the Study of Peak Oil and Gas
) et 2006-2028,
pour l’Ifp (Institut français du pétrole).

Pour l’Ifp, un pic tardif (vers 2020-2028),
implique un scénario optimiste où les contraintes
d’investissement seraient limitées. Même
dans ce cas, la production de pétrole n’augmenterait
que légèrement avant de stagner pendant
plusieurs années (formant ce qu’on appelle un
plateau). Si les investissements font défaut, l’Ifp
estime que nous pourrions déjà être sur le pic.
Cette étude montre donc que des facteurs géopolitiques
(guerres, nationalisations) influencent
aussi la date du pic, en limitant les investissements
ou en rendant inaccessibles des
zones prometteuses. Ces facteurs sont difficiles
à intégrer dans des prévisions à long terme.

Indices d’un déclin imminent

Par contre, à court terme, nous disposons d’une
fenêtre de visibilité concernant l’évolution de la
production pétrolière. Six à sept ans, c’est le
temps moyen qu’il faut pour développer un gros
projet pétrolier. Tous les gros projets qui entreront
en production d’ici 2014 sont donc connus
et répertoriés.

Chris Skrebowski, de Petroleum Review, a calculé
que ces nouveaux gisements pourront compenser
le déclin des vieux gisements jusqu’en
2011. Mais à partir de 2012, ce n’est plus le cas
et la production mondiale entrera en déclin. Cette
étude nous semble l’analyse la plus convaincante
quant à la date du pic, car elle tient compte de
facteurs extérieurs à la géologie, tels que la géopolitique,
le montant des investissements et la
rapidité de développement des projets.

C’est aussi l’une des études qui se rapproche le
plus de l’évolution actuelle de la production de
pétrole. Depuis fin 2004, la production mondiale
de pétrole n’augmente plus (voir figure 2 de la page 286). Selon nous, 2004 marque le début du plateau de production, qui se poursuivra
donc, nous l’espérons, au moins jusqu’en
2012. Notre analyse est confortée par le changement
d’attitude de l’IEA, qui avertit en juillet
d’un risque de pénurie de pétrole d’ici 2012.

Il faut aussi reconnaître que de nombreux indices
montrent l’imminence d’un pic pétrolier mondial.
À titre d’exemple, 33 des 48 principaux pays
producteurs ainsi que de nombreuses compagnies
pétrolières sont déjà en déclin. Ensemble, les 5
majors : Exxon, Shell, Chevron, BP, Total, ont vu
leur production baisser de 5% entre 2001 et 2006.
Curieusement cependant, cette notion de pic du
pétrole reste largement absente des médias et des
études gouvernementales.

Ainsi, le 19 juin 2007, la Commission Energy
2030
remit un rapport qui doit servir de base à
l’élaboration de la politique énergétique belge.
Le rapport évoque à peine la notion de pic du
pétrole, déclarant qu’il y a débat entre ceux qui
voient le pic dès maintenant, et ceux qui le
voient après 2030. Sous prétexte de ce débat, la
Commission a tranché en faveur des optimistes
et n’envisage dans ses scénarios aucune contrainte
physique au niveau des approvisionnements
jusqu’en 2030. Le prix du pétrole y est vu
sous les 60 dollars le baril, alors qu’en janvier
2008, il est déjà proche des 100 dollars. La justification
donnée n’évolue pas : « Il reste 40 ans
de pétrole » et ça fait des années que ce chiffre
est constant.

Le baril au-delà de 100 dollars ?

La discussion qui précède concerne la production
mondiale de pétrole. Mais tous les pays ne
sont pas égaux devant le pétrole. Il y a les producteurs
et les consommateurs. Or les pays
exportateurs de pétrole - (Opep, Russie et
Mexique) - consomment à présent autant de
pétrole que l’Europe et leur consommation
s’envole (+3% par an entre 2001 et 2006), stimulée
par une économie en pleine croissance
grâce aux pétrodollars. Comme ces pays sont
désormais incapables ou ne désirent pas augmenter
de manière substantielle leur production,
la hausse de leur consommation se fait au
détriment de leurs exportations.

Selon Jeff Rubin, économiste à la banque CIBC, cette frénésie avec laquelle les pays producteurs commencent à dévorer leur propre production conduira à un déclin rapide de leurs exportations (7% en moins entre 2006-2010), propulsant rapidement le baril au-delà de 100 dollars.

Les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) (Opec en anglais), sont, outre le Venezuela (pays initiateur), l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, le Koweït. Ils furent rejoints par la suite par d’autres pays producteurs : le Qatar, l’Indonésie, la Libye, les Émirats arabes unis, l’Algérie, le Nigeria et l’Équateur.
Pendant les cinq premières années de son existence, son siège est situé à Genève, en Suisse. Il est déplacé le 1er septembre 1965 à Vienne en Autriche. http://opec.org Le baril (symbole bl) est une unité de mesure utilisée pour le pétrole brut et ses dérivés. ll équivaut à 159 litres.

Modèle d’évolution de la production et de la demande
mondiale de pétrole aux alentours du pic de production (situé en 2015 pour les besoins de l’illustration).

Évolution récente de la production de combustibles
liquides (y compris charbon liquéfié et biocarburant). Depuis 2004,
la production n’augmente plus.
(Source : EIA)

En effet, ces pays pratiquent des politiques de
subsides qui maintiennent l’essence à la pompe
à des prix dérisoires (0,08 euro le litre au
Venezuela). Leur consommation de pétrole est
donc immunisée contre une augmentation du
prix du baril sur les marchés internationaux.
Comme ces pays constituent à présent une part
importante de la demande mondiale, ils participent
au maintien de cette demande à un niveau
élevé même si le pétrole est cher. Et pour ces
pays, il est politiquement risqué de modifier
leur politique de subsides, car les populations,
souvent pauvres, estiment que l’essence bon
marché est un droit fondamental (la Birmanie et
l’Iran ont dernièrement réduit les subsides ou
rationné leur population, mais au prix de violentes
émeutes).

À mesure que les pays exportateurs basculent
dans leur phase de déclin, c’est donc à une réduction
rapide des exportations de pétrole que nous
risquons d’assister, le déclin des exportations
ayant tendance à augmenter exponentiellement
avec la chute de la production. Parallèlement au
déclin des exportations mondiales, le nombre de pays importateurs augmente, les pays en déclin basculant de la catégorie exportateur vers la catégorie importateur. Ainsi, l’Indonésie, membre
de l’Organisation des pays exportateurs de
pétrole
(Opep), est désormais importatrice de
pétrole depuis 2004.

Il apparaît donc de plus en plus clairement que
les grands consommateurs de pétrole, dont
l’Europe, verront bientôt leur approvisionnement
diminuer. En résumé, nous partons avec
l’idée qu’« il reste 40 ans de pétrole », mais nous
manquons de pétrole dès maintenant - l’augmentation
constante des prix depuis 2004 n’est
rien d’autre qu’une forme de rationnement par
les prix, qui touche en premier lieu les pays et
classes sociales défavorisées - quant à la dernière
goutte de pétrole, elle sera probablement
extraite au siècle prochain.

Quelles conséquences ?

À travers le monde - mais pas en Belgique -,
différentes études gouvernementales indiquent
qu’il faut se préparer au pic du pétrole longtemps
à l’avance. Attendre le pic pour lancer un
programme d’urgence de déploiement de solutions
laisserait le monde avec des pénuries
d’énergie pendant des décennies. Encore faut-il
savoir que faire de toute urgence. Or, à notre
connaissance, il n’existe en Belgique aucune
étude sur le coût, les moyens et le temps nécessaires
pour déployer des solutions. Mais il est
vrai qu’il n’existe pas non plus d’étude sur la
date du pic du pétrole et la vitesse du déclin qui
suivra, ni sur l’évolution des exportations, ni
sur les conséquences économiques et sociales,
ni non plus sur la manière de gérer le déclin.

Une chose est cependant certaine. Avec le
déclin du pétrole, c’est vers un nouveau mode
de fonctionnement de la société que l’on se
dirige. Les transports, l’agriculture, le commerce,
le tourisme et bien d’autres secteurs
seront perturbés. Et s’il existe certaines alternatives
bon marché à l’usage du pétrole dans certains
secteurs - notamment l’habitat -, il n’y en
a pas pour d’autres (avions, engrais, etc.). Ces
changements demanderont des réflexions préalables
et des investissements considérables.
Alors, plutôt que d’attendre d’avoir confirmation
de la date de déclin de la production pétrolière,
n’est-il pas temps d’agir ?

Patrick BROCORENS, Michel WAUTELET
www.aspo.be


Retrouvez l’article dans le numéro 238 de la revue Athena en ligne.


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