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L’oligarchie a-t-elle encore besoin de la démocratie ?

lundi 8 mars 2010

Selon Hervé Kempf, journaliste au « Monde » et écrivain, pour l’oligarchie la démocratie n’est plus absolument nécessaire, elle n’est plus consubstantielle à l’évolution du système économique ... elle est même devenue gênante !

Extrait de la retranscription d’un entretien avec Hervé Kempf pour le magazine de l’environnement « Terre à Terre » diffusé sur France Culture en 2007.

Ruth Stégassy : Et c’est là que vous serrez encore d’un cran l’écrou qui est en train de nous étrangler. La situation devient assez glaçante, lorsque vous faite un recensement de tous les dispositifs que cette oligarchie a mis en place depuis maintenant une bonne quinzaine d’années pour affaiblir les moyens de résistance ou de contestation de la société, et pour finalement diminuer les libertés individuelles, diminuer la démocratie, tout simplement.

Hervé Kempf : C’est-à-dire que depuis une dizaine d’années, l’oligarchie se dit que finalement, la démocratie ne lui est plus nécessaire.

Ruth Stégassy : Pourquoi lui était-elle nécessaire avant ?

Hervé Kempf : D’abord, je pense que ce n’est pas seulement qu’elle était nécessaire, mais l’oligarchie, les classes dirigeantes, ont eu un idéal de la démocratie, des libertés publiques. C’est comme cela qu’on peut traiter l’évolution du capitalisme au XIXème siècle. Les capitalistes, les couches dirigeantes, n’étaient pas seulement animés par l’âpreté aux gains, mais aussi les idéaux de progrès, l’idée d’une société meilleure, l’idée que cette évolution pouvait aller avec plus de libertés, et avec la promotion de la démocratie. Et en gros, historiquement, c’est ce qui s’est passé. Aussi, parce qu’il y avait une jonction presque philosophique entre le libéralisme économique et la liberté de penser. Ensuite, cette construction philosophique et cet idéal réel a joué un rôle important dans les grands traumatismes politiques du XXème siècle, qui a été un siècle terrible. A la fois, il fallait savoir pourquoi on était contre le nazisme ; c’était au nom de la liberté. Ensuite, pendant la guerre froide, pourquoi on était contre l’URSS ; c’était à nouveau au nom de la liberté. Et quand l’Amérique qui était à la tête de ce qu’on appelait le monde libre – et qui, excusez-moi, l’était -, le capitalisme de l’époque était aussi animé par cette fois et cet idéal que l’enjeu, pendant la guerre froide, c’était que notre système était meilleur que celui de l’URSS, parce que quand même, il plaçait la démocratie, l’expression des citoyens, le respect des droits des minorités, au cœur de sa construction politique.

Après la chute de l’URSS. il n’y en a plus besoin. Le capitalisme perd son challenger dans les années 1990. Et dans cet extraordinaire du capitalisme, rendu possible à la fois par la baisse des dépenses militaires nécessaires pour faire face à l’URSS, mais aussi au développement de la révolution technique qui est celle de l’informatique te de l’électronique, il y a eu une évolution qui s’est faite en oubliant en quelque sorte cette nécessité de la démocratie. Et qui va se traduire après par la prise de pouvoir des néoconservateurs aux Etats Unis, qui s’appuient sur le choc du 11 septembre pour dire : l’essentiel, c’est de nous protéger. Et donc ils font passer l’idée qu’on peut battre en brèche un certain nombre de libertés. Et puis par ailleurs, l’observation qu’en Chine, on peut avoir un système économique extrêmement dynamique sans libertés. La Chine reste un despotisme, un système extrêmement autoritaire, dans lequel la démocratie et les libertés ne sont pas en place, et ne manifestent pas le mouvement de s’y installer véritablement.

Et donc ces trois mouvements se conjuguent : on n’a plus de challenger qui nous oblige à nous élever au-dessus de nous-mêmes, on a un motif au nom du terrorisme pour battre en brèche les libertés, on a l’observation de ce nouveau grand qui a une économie extrêmement dynamique sans libertés. On a toute cette évolution, qui va vers le fait que la démocratie n’est plus absolument nécessaire, n’est plus consubstantielle à l’évolution d’un système économique.

Ruth Stégassy : Non seulement elle n’est plus nécessaire, mais elle devient gênante.

Hervé Kempf : Pour l’oligarchie, oui. Tout à fait, elle devient gênante. Et on voit beaucoup de signes par lesquels des processus démocratiques sont mis en brèche, un certain nombre de libertés sont discutées, et puis des systèmes de fichage généralisés, des systèmes de surveillance généralisés, de contrôle individuel généralisé, souvent d’ailleurs permis par l’essor des technologies, où on ne sent pas assez de contre-pouvoirs pour empêcher cette évolution.

Article complet sur le site de Michel Collon.

Emission disponible en version audio ici.


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