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Il y a des limites à la croissance - la gauche est-elle sourde ?

Réflexions antiproductivistes contre la fuite en avant libérale

mardi 31 juillet 2012

Le néolibéralisme a-t-il vaincu le marxisme ? Idéologiquement ? Politiquement ? Y a-t-il d’autres options pour mettre un terme à la domination du marché et à la marchandisation ? On s’attardera ici sur la lutte des classes et quelques-unes de ses conditions.

(Ce texte est paru dans une version légèrement différente dans l’édition de l’été 2012 du magazine BLE de Bruxelles Laïques.)

Inscrite dans une vision antagoniste de l’histoire qui oppose les possédants au prolétariat, la lutte des classes est une dynamique qui doit voir aboutir une société sans classes après la dictature du prolétariat. Elle est irréductiblement liée au développement des forces productives, qui vont d’une part accroître la contradiction entre les deux classes aux intérêts divergents et d’autre part déployer l’appareil de production dont la future appropriation prolétarienne est une condition de la société communiste sans classes.

Lutte des classes et sens de l’histoire

Cette double croyance fonde le productivisme de gauche, qui valorise le travail productif et respecte voire aime la machine. La combinaison de ces deux affections alimente la foi dans le sens de l’histoire qui traverse pour ainsi dire toutes les gauches : demain sera mieux qu’aujourd’hui et qu’hier grâce à la croissance de la production. Cette idéologie débouche sur un résultat assez peu conforme à l’attente initiale. En réalité la machine aliène toujours davantage le prolétaire toujours plus prolétarisé, au point qu’en plus d’être réduit à sa fonction de producteur, il est en outre claquemuré dans une seconde aliénation qui redouble sa dépendance : la consommation. Ainsi, à l’industrie productive est venue s’ajouter une industrie culturelle, identifiée et critiquée premièrement par l’école de Frankfurt, destinée à organiser la culture au profit de l’industrie. Les médias de masse ont ainsi développé un modèle culturel de la réussite par le mérite obéissant et laborieux dans l’entreprise, réussite qui se consomme par… la consommation, laquelle permet l’ostentation de la réussite. Comme l’on sait, les industries culturelles ont prospéré avec le compromis fordiste qui échangeait du pouvoir d’achat contre « l’évolution » des conditions de production et de travail (augmentation des cadences, rationalisation accrue de la production et appauvrissement des tâches). Le développement des forces productives a donc trouvé une nouvelle étape dans la colonisation de la sphère culturelle à son tour largement industrialisée, et la lutte des classes a progressivement et sans trop de résistance cédé face à la lutte des places. Le modèle culturel petit-bourgeois « famille, pavillon-jardin, automobile, vacances à la mer », porté au rang d’idéal-standard de vie occidentale a été en quelque sorte le conte de fée du compromis social-démocrate dont l’âge d’or est désormais derrière nous. Ce compromis social-démocrate, construit progressivement - c’est-à-dire aussi autour et avec la notion de progrès – avait comme on le sait le but historique et politique d’éviter la révolution prolétarienne façon russe en contentant capitalistes et travailleurs tout à la fois. La clé de ce compromis était la croissance de la production : en produisant plus, on créait de l’emploi, des salaires et de la sécurité pour les travailleurs et de la plus-value pour les capitalistes. Plus il fut dur de maintenir les taux de profits et plus le capitalisme social-démocrate se débrida, se mondialisa et se financiarisa. On passait du libéralisme au néolibéralisme, dont l’hégémonie actuelle est l’objet de ce Bruxelles Laïque Echos.

La social-démocratie, son productivisme atavique et sa consubstantielle religion du progrès sont en train de déposer le bilan, qui s’étale sous les yeux de la jeune génération sidérée et qui n’en demandait pas tant.

Il y a là un premier point crucial, qui interroge radicalement toute « la gauche » actuelle et fournit des pistes intéressantes et utiles pour tenter de sortir d’une impasse : il est grand temps de s’interroger sur la signification du progrès, d’en faire le bilan critique, l’inventaire, et d’en tirer les conséquences.

Néolibéralisme, progressisme et gauche libérale

On peut dire à l’aide d’une louche, que l’Occident est le règne du progrès, lequel a pris par bien des aspects la forme d’une religion. Bien malin qui pourra définir cette notion suffisamment vague pour que l’on y puisse fourrer à peu près tout ce qui permet de justifier l’une ou l’autre théorie, « innovation », position ou posture par un pari sur l’avenir. Disons grosso modo que dans le règne sociopolitique qui nous occupe ici, le progrès est l’idée d’un avancement graduel de la société vers un état préférable. Cette idée est historiquement liée au libéralisme dont la logique nous semble être plus compréhensible à la lumière des analyses de Jean-Claude Michéa. L’auteur du Complexe d’Orphée [1] situe les origines du libéralisme aux extraordinaires meurtrissures des guerres de religion européennes. Comment éviter que ne se reproduisent ces massacres qui virent s’opposer individus et groupes aux motifs qu’ils croyaient en tel ou tel dieu ? Les prétentions publiques des religions furent réduites et ramenées à une pratique privée, cependant que l’Etat et ses politiques devenaient axiologiquement neutres, encadrant un marché dans lequel échangeraient des individus selon les principes du commerce et non de la foi, et arbitrant par les règles du droit procédural qui s’appliquerait à tous dans la même mesure. Religions et valeurs morales qui organisaient la vie de la cité cédaient la place à l’administration et à la valeur sonnante et trébuchante. C’est sur ce terreau fertile et en principe a-moral que les Lumières dressèrent la raison et la science : les modernes pouvaient faire la nique aux anciens sur ce seul terrain, qui devenait du coup le principe d’évolution et d’avancement de la société. La connaissance scientifique étant par certains côté cumulative (par certains côté seulement, puisque des autres côtés les savoirs sont perdus y compris par la science), l’avancement de ce savoir pourrait faire progresser l’Homme et l’emmener vers son destin, désormais celui d’un individu libéré des passions et de l’obscurantisme, de la communauté et de la pesanteur de la filiation, armé de savoirs et technologies augmentant sa maîtrise de la nature, de la vie et du vivant. Cet homme nouveau, individu, détaché voire déraciné, libre, conscient, prométhéen, dont la caricature est fournie par Jacques Attali (PS) dans la figure de « l’homme nomade » (faut-il préciser qu’il ne s’agit pas d’un bédouin, mais plutôt de son ennemi objectif) est la monade du modèle libéral qui a largement pénétré l’idéologie de « la gauche », à peu près toutes tendances actuelles confondues. Jean-Claude Michéa estime que ce que l’on qualifie aujourd’hui en France « gauche » est récent et remonte aux suites de l’affaire Dreyfus. Auparavant, le paysage politique est divisé en trois groupes latéralisés et colorisés : ce que l’on appelait jusqu’à cette affaire la « gauche » était bleu et luttait contre le clergé et les monarchistes (blancs) d’une part et le mouvement ouvrier et l’anarchosyndicalisme (rouge) d’autre part. La gauche qui comptait en ses rangs Tocqueville et Ferry (colonialiste et raciste notoire auquel le nouveau Président français a rendu hommage lors de sa prise officielle de fonctions), était républicaine et libérale. Pour Michéa, Marx ne s’est jamais réclamé de la gauche et pour cause : le mouvement ouvrier n’avait que faire des oppositions bourgeoises bleues et blanches. C’est seulement l’affaire Dreyfus et l’alliance entre la droite d’ancien régime et les nouveaux nationalistes de l’époque qui amènent les rouges à s’associer aux bleus (les socialistes aux républicains et libéraux) pour repousser l’attaque. Dans ces conditions de compromis, le mouvement ouvrier se trouvait dans une position de faiblesse accrue aux moments où se firent entendre les coups de semonce anticapitalistes, notamment en Russie. Le Marxisme, qui cultivait déjà le sens de l’histoire et la révolution productiviste, était ramené dans ses versions gouvernementales à une coalition « de gauche » dont l’objectif initial n’était pas la lutte des classes ni même le dépassement du capitalisme.

Si l’on suit Michéa, la gauche a donc toujours été libérale et ce n’est pas de ce côté qu’il faut chercher les gestionnaires ou pourvoyeurs d’idées qui permettront de faire face au capitalisme. Le néolibéralisme est la poursuite logique du libéralisme dans sa variante économique, qui s’appuie sur ses dimensions libérales politiques (la neutralité axiologique) et culturelles (l’individu libre et sans limites), ces deux dernières dimensions étant défendues parfois bec et ongles par « la gauche ». Il faudrait faire preuve du binarisme le plus primaire (même un primate n’ayant pas ce réflexe occidental) pour en conclure que c’est de l’autre côte, à droite, qu’il faut aller chercher les solutions. C’est ailleurs qu’il faut aller, par exemple et pour partie seulement, du côté du socialisme des origines, antérieur à l’étiquette de gauche.

Lutte des classes, productivisme et limites écologiques

La lutte des classes a été désertée de longue date par la gauche majoritaire et officielle, depuis son origine si l’on s’accorde sur celle qu’identifie Michéa. Laissons cette question de côté pour s’interroger sur la pertinence de cette notion au regard de la situation actuelle. Notre époque présente cette particularité historique d’être confrontée à un problème écologique d’une ampleur inédite : sous la pression exercée par l’homme de nombreux équilibres écosystémiques s’approchent très sérieusement de leurs points de rupture au-delà desquels le déséquilibre s’installe. Ainsi, les équilibres climatiques et ceux de la biodiversité, interconnectés, sont gravement menacés. Ils le sont par les activités humaines dont la puissance machinique a atteint un niveau qui la rend comparable à une force tellurique : l’appareil de production de l’économie consomme des flux de matière et d’énergie très largement supérieurs à ce que fournit l’écosystème Terre dans son cycle de régénération naturelle. L’économie consomme les ressources naturelles plus vite que la Terre ne les produit, et rejette en conséquence des déchets en quantités supérieures à celles que la planète parvient à absorber. Nous consommons donc le « capital naturel » plus vite qu’il ne se renouvelle (image destinée à la pensée économiste pour qu’elle puisse appréhender la destruction de la nature). Il faut le souligner à la suite notamment de Georgescu-Roegen [2] : l’homme ne sait pas produire de matière, pas un seul atome. Il transforme les ressources naturelles, mais ne les crée pas. Par conséquent toute son activité économique productive dépend du travail certainement, mais aussi et en premier ressort de la Nature, de la planète Terre singulièrement.

Cette limite écologique, qui rend matériellement illusoire et suicidaire le développement infini de la production constitue un point d’arrêt au « sens de l’histoire » tel qu’envisagé par la tradition marxiste. Il n’est tout simplement pas possible de libérer les forces productives sur une planète dévastée par la production de marchandise. Cette limite à la croissance (économique) est celle qui est en train de faire voler en éclat le compromis social-démocrate, lequel est d’autant moins possible que les prix du pétrole montent et hypothèquent le partage des plus-values et du travail. On observera d’ailleurs que la crise des subprimes, présentée comme un accélérateur du néolibéralisme est advenue quelques mois après que les prix du baril de brut atteignirent 148 dollars sur le marché américain. Depuis, l’essence a connu de nouveaux records historiques et sans surprise la croissance a fait place à la récession. Que les PS du monde entier s’échinent à vouloir relancer la croissance témoigne de leur aveuglement suicidaire à l’existence même de limites, qui transcendent le vouloir humain.

Le développement des forces productives n’a jusqu’ici pas permis de mener la lutte des classes jusqu’à son stade communiste. Tout indique que les forces productives ne vont plus se développer durablement : il n’existe pas de croissance durable possible sur une planète aux ressources limitées. Puisque la taille du gâteau n’augmentera pour ainsi dire plus, l’antagonisme entre possédants et travailleurs devra prendre une autre forme que celle imaginée par la tradition marxiste pour pouvoir se dénouer. La fuite en avant productiviste n’étant plus raisonnable, sans doute faut-il chercher à faire ici et maintenant sans attendre les lendemains qui déchantent, mieux avec moins dès lors que nos niveaux de vie ne sont écologiquement pas soutenables.

Voilà un dernier point de cette discussion qui interroge la lutte des classes : après deux siècles d’intense productivisme, l’aggravation des inégalités sociales est documenté. Il n’a jamais été aussi fort entre le Nord et le Sud, il s’accroît à nouveau terriblement au sein même des pays dits riches. Sauf à considérer qu’une société sans classes soit envisageable alors que la majeure partie de la population mondiale crève la faim et doit fuir on-ne-sait-où les désastres écologiques dont elle n’a pas la responsabilité historique, il est indispensable que les populations des pays industrialisés revoient à la baisse leur niveau de vie matériel. En effet, comme l’indique l’outil pédagogique de l’empreinte écologique (qui mesure la quantité de surface de terre et d’océan nécessaire à la production de l’ensemble des biens et services consommés par habitant), si tout le monde consommait comme nous en Belgique, 5 planètes ne suffiraient pas.
Cette « objection de croissance » là agit comme un double révélateur :

- Premièrement, il existe des limites extérieures à la volonté humaine, elles ne peuvent être franchies sans engendrer le désastre et la dévastation du bien commun. Le productivisme (l’accroissement illimité des forces productives) s’avère à ce titre une aberration dangereuse créatrice de misère et de destruction.

- Deuxièmement, pour que la justice sociale ne soit pas un prétexte fallacieux à des politiques sans avenir, elle doit être recherchée à l’intérieur de ces limites, ce qui implique de concevoir la lutte contre les inégalités sociales autrement que par la généralisation de l’accumulation. Dans nos pays, il s’agit même et sans aucun doute de concevoir la justice sociale en réduisant globalement et de manière équitable et différenciée la consommation matérielle.

L’objection de croissance est une voie royale pour retourner au socialisme des origines, qui luttait contre le machinisme, contre l’accumulation, contre la destruction des savoir-vivre et savoir-faire localisés, qui cultivait la dignité et la décence, et qui porte encore des forces indispensables à notre époque.

Jean-Baptiste Godinot,
co-rédacteur en chef de Kairos – Journal antiproductiviste pour une société décente

Notes

[1Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Paris, Climats, 2011

[2Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, Entropie, écologie, économie, Paris, Sang de la Terre, 2006


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